Prologue (on entend des grillons)…
L'écrivain (entre sur scène,
se prend les pieds dans la bâche. Il ôte le drap sur
la table découvrant ainsi une machine
à écrire
; et le jette par terre. Il pose son chapeau sur un guéridon
et ses lunettes sur le chapeau, il s'assoit et réfléchit.
Les cloches d'une église proche se mettent à sonner.
L'écrivain sort de sa rêverie, arrache la feuille
de la machine à écrire,
se lève et se met
à arpenter la scène en lisant).
En plein cœur de la ville-achélème, une mariée
sortait à petits pas glissés d'une église
de béton. Elle était radieuse et serrait
le bras
de son récent mari. Soudain, un coup de feu claqua, pas
plus fort qu'un volet qui bat. Des pigeons s'envolèrent.
La mariée s'arrêta. Elle parut surprise par une fatigue
accablante. Elle se raidit comme une poupée et sembla se
casser
par le milieu. Elle roula pendant trois marches et fit
halte gracieusement. Une poussée de vent rabattait son
voile tramant ainsi
son visage. Une tâche rouge s'élargit
sur sa poitrine. C'était du sang. Un sang rouge vif et
plutôt aimable à regarder.
Voyant qu'elle était
morte, le récent mari se mit à courir sans savoir
exactement où il allait, comme un canard à qui on
aurait brusquement coupé le cou. Tous les invités
l'imitèrent par peur de mourir sous les balles. Il y eut
des hurlements, plusieurs chutes sans gravité, un enfant
qui cria maman et des tas de gerbes de glaîeuls qui s'éparpillèrent
sur le sol. Au milieu de la jonchée blanche, la mariée
resta seule. Le tueur la regarda au travers de sa lunette télescopique.
Il se dit que pour un jour de noces, c'était d'une tristesse
folle. D'un seul coup, il lui vint à l'esprit qu'il aurait
aimé par dessus tout s'étendre sur le cadavre de
la jeune femme et posséder son corps. Il aurait voulu faire
l'amour avec cette morte qui n'avait pas encore servi. Il eut
la certitude
qu'il se serait surpassé. Il se sentait puissant.
Virilisé par son acte. Une onde chaude monta à son
insu par le tuyau de son sexe. Et déborda. Il redevint
conscient en regardant son ombre recroquevillée sous lui.
Il fallait qu'il quitte cette terrasse avant
qu'on le repère.
Qu'il fasse exactement ce qu'il avait prévu de faire. Rien
d'autre. Qu'il ne perde pas la tête. Qu'il ne fasse
pas
appel à ses sentiments, à son émotivité,
à l'improvisation. Pas seulement pour ne pas être
pris, surtout pour pouvoir recommencer. Tout le monde n'a-t-il
pas droit au Plaisir? (Il s'assoit et se met à taper
à la machine).
L'écrivain
Il s'appelait Hippo – pour Hippolyte. Il était schizo
– pour schizophrène. Il avait vingt-sept ans. Peut-être
trente. Difficile à évaluer
à cause de ce
drôle de visage. Tantôt, il prenait l'air mort, tantôt,
il s'animait. Il avait enseigné les Lettres dans une boîte
libre.
Six mois. Pas davantage et jamais plus. C'est d'ailleurs
la seule fois qu'il avait gagné sa vie. Il avait été
rapidement victime de
ses fantasmes. On l'avait renvoyé.
Après, il avait repris sa vie au cœur de la HLM, 5e
droite en sortant de l'ascenseur. (Hippolyte entre en courant
apeuré. Il regarde derrière lui et vient s'asseoir
devant les spectateurs dans le coin gauche de la scène).
Il lui arrivait de ne rien faire pendant des heures. De ne pas
bouger. Ou alors à peine. Il s'enlisait dans un monde étrange
aux contours biscornus, rêvant, rêvant à n'en
plus finir, à en bâiller, à en dormir debout.
(Hippolyte se glisse sous la table). Parfois,
il se levait
brusquement, marchait jusqu'à l'ascenseur et s'y enfermait.
Et puis surtout,…
Hippolyte
… Surtout, il y a eu l'histoire Karapian. Pas plus tard
que la semaine dernière. J'ai bien failli étrangler
cette chanteuse d'Opéra. Pour de bon. Avec douceur. Avec
un certain acharnement. C'est ce qui explique que ma mère
– en se tordant les bras –
m'a conduit ce matin-là
pour me faire examiner. Les psychiatres ont été
formels. Le plus inquiétant parmi ceux qui m'ont interrogé
a dit textuellement à ma mère : Madame, une telle
hyperformalisation de la pensée de votre fils, avec un
excès de jeux de mots, de coq à l'âne, de
néologismes et de paralogismes, fait inéluctablement
penser aux processus mentaux des schizophrènes.
Mon Dieu
! Qu'est-ce qu'on peut faire? a demandé ma mère.
Pour une fois elle était pleine de bon sens. Mais Dieu
étant
un obstacle à la bonne marche de la Science,
le médecin l'a écarté d'un geste vague vers
le ciel. Il a pris l'air d'un Sphinx,
l'air
d'en avoir deux. Après
quoi il a parlé de détruire mon MOI. Ce en quoi
il se mettait le doigt dans l'œil en croyant se le mettre
ailleurs.
L'écrivain
Hippo n'éprouvait aucun désir pour sa maman. Elle,
la pauvre, n'y comprenait plus goutte. Hippo le voyait bien. Il
en était consterné.
Hippolyte
Tout de même qu'on parle de moi avec sérieux m'intéresse
véritablement.
L'écrivain
Les hommes de l'Art psychiatrique peignaient ses syndromes avec
un talent fou. Le fait qu'il marche chaque jour deux heures consécutives
en n'inspirant que tous les vingt pas leur parait du plus grand
chic.
Hippolyte
Mon plus cher désir est d'apprendre à voler.
L'écrivain
Hippolyte, vous devez comprendre. Tout cela n'est qu'un rêve.
Une fuite devant le réel.
Hippolyte
Oui, mais je me suis toujours raconté des histoires.
L'écrivain
Raconte, raconte l'ascenseur.
Hippolyte
Non, non l'ascenseur, c'est juste une consolation. Les femmes
m'empêchent de m'envoler. Juste les femmes. Je déteste
ma mère. (Noir, ils sortent).
Julie-Berthe (assise sur la table)
Z'ai sept ans. Ze m'appelle Zulie-Berthe. Zi mazuscule. IE à
la fin, Berthe, comme ma grand-mère. Mon nom de famille
: Chapeau. Voui c'est bien ça : Chapeau. Un nom ridicule
et que z'essaie d'oublier. Ze préfère vous dire tout de
suite que d'accord z'ai les pieds longs pour mon n'âze. Ça vous zévitera de me faire des réflexions
désagréables. Papa, il est flic. Papa dit que si
ze développe mon intelligence, z'irai loin. À condition
que les cochons me bouffent pas. Qui mettent pas leurs sales pattes
sur mon darrière. C'est comme ça qu'il l'appelle
mon popotin, M. Chapeau, mon papa. L'est bel homme pour son n'âze.
Dézà trente-huit.
Ça fait du bruit. Un p'tit
peu p'tit, c'est bien vrai. Mais y se redresse. Une belle moustasse.
Et des zépis dans les ceveux.
Ah, z'oubliais ! Il a un zizi
solide comme un bâton. Une verze en or dit ma maman. Elle
est bien placée pour n'en parler. Rousse
et zolie, maman
– avec des zupes à la mode tout plein. Souvent, ze
vais la voir quand elle prend son bain de mousse. Ze frappe pas.
Z'me frappe pas. Z'entre. Ze regarde et ze reste. Z'en perds pas
une bulle. Des poitrines, elle en a. Zuste c'qui faut. Cœurs
croisés, nous voilà. Sans compter sa zézette.
Ah, que ze l'aime, que ze l'aime la zézette à Zuzu !
(Elle s'appelle Zuliette.)
Plus tard, z'aurai la même. Avec
des poils couleur de miel. Vrai, si les zabeilles y voyaient ça,
finis les tilleuls, les pensées,
les pivoines !
Ce serait
haro sur ma Zuzu, ma Zuliette. Ce serait en avant pour la butine.
Tellement c'est beau. Voui, qu'elle est chou, qu'elle est chou
sa zézette et son tout. Tout, tout tout. Ze suis z'une
petite fille heureuse. Cazôlée comme un pou. Z'ai
qu'un défaut : ze suis zobsédée. Z'obsédée
du Toboso. C'est plus fort que moi, les zézettes, les zizis,
faut qu'z'les zyeute. Faut qu'z'les voie. Ceux de la maison et
même les z'autres. Ceux des voisins, ceux des copains. Hippo,
c'est mon principal. Mon ami. Mon fiancé, ze devrais dire.
On s'comprend. On passe des zheures à se parler. à
faire des prozets. Les grandes personnes disent qu'Hippo est fou.
N'empêsse que moi, il m'écoute. Il est doux. Il est
tout doux. Ça finira par un mariaze. Ze suis la seule femme
qu'il aime. Il m'attend passe que ze suis trop zeune pour dormir.
Il me respecte. Edouard, c'est pas pareil. C'est un peu notre
messazer. çui qui aide. Quant à Alcide, mon troisième
copain. Ze vais souvent le voir. Il est dans un drôle de
cas. Un cas de force mazeure. Pour en revenir aux zizis que ze
zyeute, il y a des réactions diverses. Y'a ceux qui aiment.
Y en a qu'aiment pas. Alors ze me casse. Z'espionne. Les serrures,
les rabibis, les cazibis; les rabicoins, c'est mes lieux. Mes
casse-fille. Ze me planque et z'attends. Des heures ça
dure. Mais les nanas, les nénés, les messieurs,
les tétins, les tatas, les zoncles et les tantes faut qui
z'y passent. Ze reluque et z'aime ça. Tra la la. Côté
zézette ze visionne celle de Mme Achère, la concierge.
Ze la connais par cÏur. Mais c'est une infamie. Zamais vue
une tristesse pareille. Maintenant z''évite. Trop moche,
trop vieille, ma vieille. Ze vois pas pourquoi ze vous fais le
détail. Les zizis de l'immeuble ze les connais tous. Sauf
une zézette. Une. Une seule. Qui m'essape. Que z'aimerais
reluquer. Because elle m'intrigue : c'est celle de Mlle Peggy
Spring. Mais, au fait, qu'est-ce qu'elle fait, mademoiselle, dans
la vie, Z'en sais rien. Faudra que z'enquête. L'autre jour,
ze me suis glissée cé zelle, z'était cassée
dans sa penderie. Z'entrebaîlle. Ze zyeute. Elle commence
à se déshabiller. Ze biche. Et zut! Ze bouge. Elle
se retourne. Elle me voit. Elle rouzit. Elle rebaisse sa robe
vite, vite vite. Et après! Z'aime mieux pas le dire, c'est
trop cuisant. Z'est reçu des zifles, mais des zifles! à
me décoller la tête. Ze vous zure. Elle a une force!
On est devenues copines. Ze lui raconte tout. Elle m'écouterait
des zheures. Principalement quand il s'agit de Billy-ze-Kick.
Et y f'rai çi et y f'rai ça et patati et palala.
Mais à vous, ze le casse pas : la zézette de Mlle
Spring, ze la verrai. Ze la verrai de toute façon. Parole
de Zulie-Berthe. (Noir)
Un projecteur éclaire faiblement le chapeau et les
lunettes.
Voix Off
À la même heure, dans le Lot, sur la terrasse inondée
de soleil, le commissaire Bellanger essuyait ses lunettes.
Chapeau
Bon sang de Bon Dieu de pourri de merdique de vacherie de saleté
de mauvais sort! Ce n'est tout de même pas de chance d'avoir
les traits réguliers et de mesurer seulement un mètre
soixante-trois! Quel rhume! Merdre.
Cordier
Patron, il faut que je vous parle. C'est urgent.
Chapeau
Plus tard. C'est vous qui allez m'écouter.
Cordier
Mais…
Chapeau
Il n'y a pas de mais. Vous vous asseyez et vous vous tenez tranquille.
Il faut que je vous fasse un briefing sur le secteur…
Cordier
C'est que justement…
Chapeau
Ici, mon petit Cordier, nous devons faire face à deux problèmes…
Un, celui des étrangers. Je ne suis pas raciste, non, je
ne le suis pas, mais, franchement – qu'est-ce qu'ils viennent
foutre chez nous tous ces bougnoules ? Hein ? Les femmes, passe
encore. Elles sont colorées à regarder. Fessues,
en général, et plutôt bien nichonnées.
La peau est lisse, alors je veux bien. Les boubous, je veux bien
aussi. Mais les types… Vraiment, les types, par temps gris,
ils font sales. Sans blague, Cordier, ils font dégueulasses.
Vous me direz, ils n'y sont pour rien. Je répondrai ceci
: on était chez eux, d'accord. Mais on en est partis. Pas
facilement, d'accord. Mais on avait des excuses. En tout cas,
on n'y est plus… Alors eux, qu'est-ce qu'ils viennent faire
chez nous ? Trouver du travail – OK – mais qu'ils ne
s'étonnent pas que ce soit celui qu'on ne veut pas faire
qu'on leur laisse. Et voilà-t-il pas qu'ils commencent
à protester, à se syndiquer, à revendiquer !
on aura tout vu ! Tout ! – Attendez, je vous prie, laissez-moi
poursuivre! Bon Dieu de bois! – Deux! – il y a les
jeunes. Alors, là, c'est grave. On est tous frappés.
Tous. Les riches, les pauvres et même le commissaire Bellanger.
Bien sûr, ce n'est pas drôle d'être veuf (il
a perdu sa femme il y a deux ans dans un terrible accident de
la route), et si le gosse avait encore sa mère, il ne ferait
pas ce qu'il fait. – mais, quand même, quand même,
ces mômes, ils nous échappent. Gauchiste, le fils
du commissaire! Gauchiste, Cordier! Dangereux. Arrêté
deux fois. Au placard, à Beaujon. Fiché. C'est terrible
pour son père. Un – côté paternité.
Deux – côté carrière. Quelquefois, il
le dit, Bellanger: "– Il y a de quoi pleurer, Roger."
Et ça me touche. Ça m'émeut. C'est pour ça,
je crois, que je lui ai demandé d'être le parrain
de ma Julie-Berthe. Elle l'appelle parrain Charles. Elle l'adore.
Tiens ! Il faudra que je lui dise d'envoyer une carte ou un bout
de billet à Charlot. Ça lui fera bougrement plaisir
dans le fin fond de son Lot. Jamais compris pourquoi il allait
là-bas. Rien que des caillasses. Je lui ai dit une fois.
Pas deux. Parce qu'il s'est fâché comme j'ai jamais
vu : "Z'êtes trop con pour comprendre ! " y bramait.
Devant les Hommes. Un vrai désastre.
– Z'avez envie
de pisser ou quoi?
Cordier
Non, inspecteur, c'est que – comme je l'ai déjà
dit il y a longtemps, j'ai quelque chose d'urgent à vous
dire !
Chapeau
Vous voyez bien que ce n'est pas le moment ! Laissez-moi conclure.
Où en étais-je ? Ah oui ! Je vous sachiez encore une
chose : c'est qu'on peut y arriver. J'en suis l'exemple vivant.
Je sors de rien. Je me suis fait tout seul. J'ai des lacunes,
mais j'ai compris
le principal : il faut s'inscrire dans un Ordre.
L'Ordre, il n'y a que ça. Vous m'entendez ?
Cordier
Yes Sir!
Chapeau
Dites-moi Cordier ? Vous lisez toujours cette revue repoussante ?
Ce torchon ? Ce truc qui vous fait rire et vous colle le hoquet
pendant des heures ?
Cordier
Charlie-Hebdo, Sir ? Oui – Hips ! – et c'est de plus
en plus prophétique… Hips !
Chapeau
Et en quoi, je vous en prie ?
Cordier
Ils disent – Hips – que ça va être la
merde, Sir. Hips ! Sauf votre respect, Sir.
Chapeau
Je vois pas le rapport.
Cordier
Et bien, ça l'est, Sir. Le caca, je veux dire. Depuis une
demi-heure, nous avons un crime sur les bras !
Chapeau
Putain de bordel de chienlit verte ! Vous ne pouviez pas le dire ?
Un car vite ! Une voiture ! Un char, quelque chose, Bon Dieu !
(Il sort entraînant Cordier. Noir).
Juliette (arpentant la scène).
J'aurai pu avoir une vie différente. Complètement
différente. À cause de mon corps. Je suis faite
au moule. Je le sais. J'en suis sûre. Les types me cavalent
après comme des chiens. Ils ne font pas pipi sur les murs
pour me laisser des messages, mais
c'est tout juste. Non, sans
blague, les hommes, dès qu'ils me voient, font leur numéro.
Ils se congestionnent, ils deviennent galants. Ils se débarrassent
tout de suite leur alliance au fond de la poche. C'est le coup
de la voix grave, le yacht en rade de Cannes ou
le pied à
terre en forêt de Larmolaye. Quand j'ai épousé
Chapeau, j'y ai cru et puis après, la routine… le
désert. Alors j'ai commencé. Avec innocence. En
allant tout bêtement me promener dans les bois. Je cueillais
du muguet en bordure de RN 16.
D'un seul coup, un dinosaure de
200 chevaux-vapeur s'est arrêté en freinant comme
un dingue. Vous dansez, mademoiselle ?
– Combien pour un
complet ? – Au bout d'un quart d'heure, la partie de jambes
en l'air était finie. J'avais 20 000 balles au creux des
mains et tout bien pesé, j'ai trouvé ça chou.
Drôlement chou. Le lendemain, j'avais honte et mal aux reins.
Mais j'y suis retournée : en huit jours, je me suis constituée
une clientèle. Je me suis mise à adorer cela. Plus
le temps de m'ennuyer. On m'appelle
"Julie-la-Fête"
et 300 routiers m'ont tendu un billet de 10000. Alors, j'ai accédé
à la propriété. Un cabriolet sport. Suppositoire
pour la forme, rouge pour la couleur. (Noir)
Chapeau (Se dirigeant vers le drap blanc
devant les spectateurs).
D'où a-t-on tiré ? Qui ? De quel toit ? De quel balcon ?
Pourquoi ? Et Bellanger qui n'est pas là. (Il ramasse
un morceau de papier parterre) – Truquée, ma
vieille ! Et c'est signé, vous savez quoi ? Billy-the-kick.
Billy-the-kick, c'est moi qui l'ai inventé. Rien que pour
ma fille, rien que pour Julie-Berthe. Elle adore qu'on lui raconte
des histoires à dormir debout. Personnage principal : Billy-the-kick.
Signalement physique : flou. Change sans arrêt de visage,
d'aspect. Très cruel, très solitaire. A horreur
de la société. Sème la terreur. Assassine
juste pour le plaisir. Juste pour anéantir l'Ordre. Précisément
cet ordre que moi, Chapeau doit faire respecter. Combien de personne
connaissent l'existence de Billy ? Moi, bien sûr, mais j'en
ai parlé à personne. Ah si ! justement, j'en ai touché
deux mots à Peggy Spring, histoire de faire le joli cœur.
À qui d'autre ? À Bellanger, à Juju. Reste
surtout Julie-Berthe, la plus bavarde little girl in ze world,
une jacassière intrépide, prenant l'ascenseur plus
de cent fois par jour. C'est elle la clé du problème.
– L'assassin s'appelle Billy-the-kick ! Voyez ! Il a signé !
(flash d'appareil photographique puis noir).
(Hippo est assis dans le coin gauche de la scène).
Zulie-Berthe
Hippo, qu'est-ce que tu penses de ma gudule ?
Hippolyte
Je te trouve superbe, Julie-Berthe. Comment va ton travail à
l'école ?
Julie-Berthe
Ze suis z'en vacances. Sur mon carnet, "ils" disent
que ze fais des progrès.
Hippolyte
Et les mathématiques ? C'est important, les mathématiques.
Julie-Berthe
Oh, tu sais, les "bases" ça va. Les "zensembles"
aussi. C'est plutôt l'écriture qui est "C-"…
Hippolyte
Il y a beaucoup d'enfant qui ont "A"?
Zulie-Berthe
Un enfant seulement. Sur mon bulletin, "ils" disent
que ze suis zimaginative et follement en avance pour mon nâze.
"Ils" disent aussi que ze suis capable d'être
cruelle avec les zanimaux. "Ils" conseillent à
mes parents de voir un sychologue à ce sujet.
Hippolyte
Les gens sont méchants.
Zulie-Berthe
Voui. Vraiment, vraiment, ils le sont.
Voix d'Edouard (des coulisses)
Billy, chef, ils te cherchent. Ils disent qu'ils vont t'arrêter.
Y a plein de flics. Y a Monsieur Chapeau. Ton père Julie-Berthe,
et avec lui plein de types bizarres. Ils fouillent partout…
Hippolyte (s'installant avec Julie-Berthe
sous la table)
Veux-tu que nous y allions? Je crois bien que je suis pressé
aujourd'hui…
Julie-Berthe
Voui. Allons-y passe que ma maman va s'inquiéter. Elle
ne sais pas où ze suis. (Ils se glissent sous la table).
Ils te cherchent pour te truquer. Quand nous serons mariés,
il faudra que tu m'achètes des bonbons zanglais.
Hippolyte
Certainement, ce sont les meilleurs. Nous les ferons venir de
Londres.
Julie-Berthe
Tu m'achèteras aussi une bague ?
Hippolyte
Bien sûr, verte.
Julie-Berthe
Si tu veux. Du moment que c'est cher. D'ailleurs, sans bague,
on n'est pas mariés. Il faudra habiter dans zun arbre.
Si nous voulons zavoir vraiment la paix, ze veux dire.
Hippolyte
Oui, on ne peut pas toujours rester dans un ascenseur. C'est seulement
bien pour l'hiver.
Julie-Berthe
D'accord ! Oh mais ça, d'accord ! L'été dans
zun arbre, l'hiver dans zun n'ascenseur. (Elle applaudit. Puis
ils écoutent un concerto de Brahms. Hippo repousse ses
lunettes au fond de son nez. Il considère ses mains. Elles
sont moites. Il regarde le cou de Julie-Berthe. Il pourrait le
serrer d'une seule main). Maintenant, il faut rentrer, sinon on
va me faire des réflexions…( Hippo s'essuie les mains
sur son paletot. Julie-Berthe l'embrasse d'abord sur les joues
puis sur la bouche et elle sort de dessous la table). Si tu es
Billy-ze-Kick, sois gentil. Tue quelqu'un pour moi, veux-tu ?(
Hippo sort, Julie-Berthe se dirige vers les coulisses et dit à
son père). Tchi! Tu l'auras pas, Billy-ze-Kick ! Y t'essappe
toujours
Chapeau des coulisses
Ce type-là, c'est pas Billy, c'est un cinglé !
Voix off
Assis sur un muret, Charles Bellanger tenait la main de Gabrielle
Montauzin, sous-directrice du Crédit Agricole de Montcuq.
Déjà trois ans qu'il lui faisait la cour. Elle était
veuve comme lui. Le soleil les réchauffait. Il se regardèrent
en silence. C'était simple :
ils s'aimaient.
(Hippo resurgit comme échappé et traverse la
scène).
L'écrivain
Billy-the-Kick ouvrit les yeux. Il fallait toujours qu'il dorme
après l'Acte. Allongé sur son lit, il regarda le
plafond sans le voir. Vacuité. Blanc. Rien. Avec le meurtre
de la mariée (le coït), il avait été
totalement imprudent. Il avait obéit à une espèce
d'urgence, à une sorte de soumission inconsciente. Il fallait
que ça ait lieu. Le fait qu'il est obtenu le Plaisir dans
son sexe à distance lui parut tout
à fait exceptionnel.
Nouveau. À l'avenir, il faudrait qu'il soit prudent. Sinon,
un jour, il se ferait prendre. Il fallait qu'il espace les Actes.
Le prochain coït avait été souhaité,
organisé, prévu. Aucun risque. (L'écrivain
se remet à taper à la machine). La victime
était pour ainsi dire consentante. C'est elle qui l'avait
relancé. C'est elle qui voulait le Plaisir. C'est elle
qui s'était offerte. (Noir)
Alcide
Je m'appelle Alcide Préboit et je nage libre dans mes pantalons.
Plus de ceinture. C'est le temps des bretelles. J'ai soixante-dix
ans. Je perds rapidement du poids depuis janvier. Je pense que
je suis foutu. Le cancer est quelque part en moi. A force de maigrir,
la peau de mon cou s'est constitué en fanons. Rouge avec
ça. Mais j'ai encore la main ferme et les habitudes d'un
paysan.
Tôt levé, couché après la soupe.
Jamais voulu introduire le plastique chez moi. Formica, connais
pas. Rien que du naturel.
Et toujours l'Amour ! Ah, l'Amour ! Le
grand Amour de la terre ! Moi, Alcide, je me courbe souvent, je
ramasse une poignée de glaise et je l'émiette nostalgiquement.
Je pleure, je pleure sur la terre. Je chiale des larmes de Kiravi.
C'est qu'avant d'être un déchet humain, enfermé
dans un petit pavillon de banlieue, entièrement cerné
par des tours de cent mètres – j'étais un homme
libre. J'étais horticulteur. J'ai tirlipoté les
plantes dans un beau carré d'humus jusqu'à ce que
les bulls, les Poclain, les grues envahissent le terrain et qu'on
exproprie les hortitis, les horticos. Ils les ont dressées
leurs saletés – traceuses comme des orties. Cubes
de béton, gratte-culs, Prisus, Basprix – rien que
des vacheries. Adieu, chapeaux de paille et sécateurs,
voici le temps des casques en plastoche. Des plates-bandes piétinées
par des esclaves venus d'Alger, de Santiago, de Galice ou de Salamanque.
Mais je résisterai jusqu'au bout. Je suis le dernier carré
de terre. Les achélèmes, en poussant, ont mangé
le soleil. Ils cernent et délimitent les 1000 mètres
de terrain qui me restent. Ils étouffent le pavillon. Je
grelotte de ne plus recevoir la lumière du jour. En prime,
"ils" m'ont coupé l'électricité.
Ce matin, je sais ce que cela signifie.D'ici à demain,
peut-être après demain, les hommes en ciré
jaune viendront pour démolir. Ils renverseront tout, ils
briseront les serres, les espaliers, la pergola et même
la petite statue de Cupidon qui plaît tant à Julie-Berthe.
Ma seule amie, ma confidente. Une petite rouquine de sept ans
qui vient bavarder avec son vieil Alcide pendant des heures. Elle
m'a prolongé la vie rien qu'avec ses histoires à
dormir debout. Quelle imagination ! Quelle soif de questionner !
Et Billy-the-kick, un personnage qui mériterait de vivre.
– Dis, Alcide, les abeilles, tu me les montres faire le
miel ? – Dis, Alcide, les chenilles comment elles deviennent
papillons ? Rien que pour ça, rien que pour elle, J'ai gardé
des cocons dans des boîtes d'allumettes et j'ai entrepris
d'avoir une ruche. Elle m'émeut, cette enfant. Cette petite
femme. Cette petite compagne de mes derniers jours. Ma décision
est prise. Je vais leur faire un drôle d'accueil aux envahisseurs.
Merde à la société ! Je vais leur laisser
un testament. Merde à çuikilira ! En plusieurs pages.
Mort aux cons ! Ils l'ouvriront encore après ma mort. Pour
le relire. Plusieurs merdes de toutes les couleurs ! Croyez-moi,
ils vont hériter, les salauds. Hériter de ce qu'ils
méritent. Crevez sous les étrons ! Je vais leur foutre
sur la gueule. À bas le progrès ! Et maintenant, assez parlé.
Démerdez-vous merdeux ! Il faut que je prépare la
réception. Il faut que je me venge de tout ce que m'a fait
endurer cette Société de merde. J'ai tout préparé
de longue date. J'ai vu venir les choses. J'ai gardé depuis
la Libération un véritable arsenal. A l'époque,
j'étais un spécialiste de l'explosion. Ah, c'était
le bon temps ! Oui, ça l'était.
Julie-Berthe
Alcide ! Alcide ! C'est ta caille, ta Zulie ! Où que t'es ?
Alcide ! Alcide ! Tu sais quoi ?
Alcide
Non.
Julie-Berthe
Billy-ze-kick est arrivé ! Il a tué la mariée...
Alcide
Je te l'ai toujours dit, Julie-Berthe, Billy existe. Pour sûr,
Billy existe bien.
Julie-Berthe
Ze le croyais pas. Mais maintenant, ze le crois. Paraît
qu'il va zigouiller toutes les bonnes femmes.
Alcide
Pas seulement ça. Il va tout faire sauter. Il va faire
parler de lui, crois-moi.
Julie-Berthe
Et papa l'attrapera ?
Alcide
Il ne l'attrapera pas. On n'attrape pas Billy.
Julie-Berthe
Tu le connais, toi ?
Alcide
Je l'imagine assez bien.
Julie-Berthe
Comment qu'il est ?
Alcide
Il est un peu comme on veut qu'il soit. Pour certains il est grand,
beau et brun. Pour d'autres, il est vieux et grincheux. Pour d'autres
encore, il n'est ni beau ni laid, ni vieux ni jeune. Juste invisible
à l'œil nu. Beige, si tu préfères.
Julie-Berthe
Mais z'il est cruel, n'est-ce pas ?
Alcide
Féroce.
Julie-Berthe
Moi, ze l'ai dézà vu. Ze le vois souvent...
Alcide
Où ça ?
Julie-Berthe
Ze peux pas te le dire. C'est un secret. Ze l'ai peut-être
vu ce matin. Z'ai des doutes. De toute façon, ze le vois
en rêve. Quand ze m'endors, il passe en moto. Tu le diras
pas ? Tu diras rien, mon vieux. Il fait croire qu'il sait pas faire
de moto, mais z'en fait, ze crois qu'il doit savoir. Il m'a embrassée
sur la bousse. Auzourd'hui même. (Alcide se remet à
préparer ses explosifs). Ze m'y attendais pas. Z'aime
assez... (l'apercevant) A quoi tu zoues ?
Alcide
Tu le sauras bientôt. Ecoute-moi. Julie-Berthe. Je vais
m'en aller. J'y suis obligé. Je te donne mon joli pot d'azalées,
tu sais, celui que tu aimes tant.
Julie-Berthe
C'est ça le cadeau?
Alcide
C'est ça. Et puis autre chose encore, mais tu le sauras
seulement plus tard.
Julie-Berthe
Bon. Ze pose pas de questions.
Alcide
Très bien. Maintenant, tu t'en vas. Tu rentres chez toi
et tu n'en bouges plus.
Julie-Berthe
Ah les zazalées roses !
Alcide
Ce sont les plus belles. Embrasse-moi.
Julie-Berthe
Tiens, ze te bise sur la bousse.
Alcide (prend son fusil et va derrière
le rideau central)
C'est la dernière fois que je souffre. J'appuie mon fusil
contre ma bouche. Un baiser froid et je me tue. (On entend
un coup de fusil. Noir)
Peggy Spring (Une poursuite l'éclaire
comme au cabaret.)
Don't try to change my way, Look me over closely. The last song...
so, this is the last one and the ine-vi-ta-ble one... Falling
in love again! Falling in love again, Never wanted to... What
am l to do? I can't help it, I can't help it. Love always been
my game, Play it how I made, I was made that way, I can't help
it! Men clustered to me, Like mask around flame, and if their
wings burn, I know, I'm not to blame. Falling in Love again Never
wanted to, What am I to do? I can't help it. (elle se retourne
et aperçoit Julie-Berthe). Bonjour, Julie. Qu'est-ce
que tu fais là ?
Julie-Berthe
Z'attends que Zuzu rentre. Y a personne à la casa. J'ai
envie de faire pipi…
Peggy Spring
Tu en as de jolies fleurs !
Julie-Berthe
Voui. C'est un cadeau. Alcide me les a offertes... Qu'esse que
z'ai envie de faire pipi...
Peggy Spring
Entre deux minutes chez moi. Tu sais où est le petit coin ?
Julie-Berthe
Voui. Merci mademoiselle.
(Peggy Spring regarde les azalées et s'aperçoit
qu'il y a un papier dedans. Elle l'ouvre et lit soigneusement
le texte. Elle en reste toute rêveuse. On entend la chasse
d'eau, elle remet l'enveloppe à sa place).
Peggy Spring
Qu'est-ce qu'elles sont belles, tes fleurs !
Julie-Berthe
Voui. Ça va mieux... Oh dis donc, ça va mieux...
R'heusement que vous m'avez dépannée, z'aurais pas
tenu le coup! Tu sais, Billy-ze-Kick est arrivé. Fais gaffe,
ma vieille. Il a truqué une mariée.
Peggy Spring
Billy est un type formidable. (Elles sortent en papotant.
Noir)
Claudine
Je m'appelle Clo pour Claudine et je suis plutôt mignonne.
Je travaille au Prisunic. Je m'occupe du photomaton. C'est un
travail propre. Je porte une blouse dessus et rien dessous. J'ai
le teint clair parce que je suis une vraie rouquine. Ça
veut dire que l'intérieur de mes cuisses est laiteux et
que c'est surtout là que les clients regardent. Je vois
leurs yeux entre les fentes du rideau. Ils gagnent du temps. Ils
cherchent leur monnaie. Les plus malins disent que la machine
est détraquée. Quand c'est un vieux,
je
la bâcle.
Je l'envoie aux pelotes. Mais quand c'est un beau garçon,
je m'arrange toujours pour me frotter contre lui. Pour jouer.
Le prétexte, c'est de lui prendre la tête pour la
mettre droite ou de régler le siège tournant à
la bonne hauteur. Le jeune homme brun est venu trois fois la semaine
dernière. Il ressemble à Tony Curtis quand il était
plus jeune. Des grands cils. Tout à fait mon type. On dirait
qu'il l'a senti. Nous avons rendez-vous ici. Je l'ai vu démarrer
l'autre jour. Il me suivait dans la rue. J'ai joué le jeu.
J'ai fait semblant de ne pas le remarquer. Je le voyais dans mon
rétro. Il faisait vraiment corps avec la machine. Il faut
vous dire que je suis "motesse". J'ai une 500. Eh bien
lui, croyez, ne croyez pas, c'est une 750. Il dépote, il
hurricane. Il m'a laissé sur place. WRRRWWRRRUMM! Le lendemain,
il est revenu faire des photos. Je l'ai attaqué bille en
tête. On a parlé 2 roues. Justement le voilà.
Billy-ze-Kick
Tu me suis?
Claudine
Il a les plus beaux yeux du monde.... (elle dresse son pouce)
Oh Yeah ! (ils vont derrière le drap ; debout) – Il
me fixe sans rien dire... Il m'embrasse... Il embrasse bien...
Je veux que tu me le fasses. (Elle parle sur le souffle) –
Je ne sais même pas ton nom... Comment tu t'appelles ?
Billy-ze-Kick
Je m'appelle Billy-the-Kick. (il l'étrangle, remet
sa braguette, son casque, noir.)
Julie-Berthe (lisant la lettre d'Alcide)
"Chère Julie-Berthe, Je suis près de toi. Partout
et nulle part. Je te regarde dormir. Je suis prêt à
t'obéir. Un mot de toi et j'exécuterai tes ordres.
Désigne-moi qui tu veux tuer et tu verras ce sera fait.
Ton dévoué Billy-ze-Kick".
Une merveille. Un rêve. Maintenant, c'est plus les fourmis,
les zescargots, les sauterelles que ze vais truquer, c'est les
zens. Et c'est bien plus chouette et youp-la-la! Z'ai à
ma disposition un assassin qui truque et des victimes. Mais des
vraies, hein. Pas des fausses comme à la télé
ou sur les zillustrés. Ze zoue avec des grandes personnes
grandeur nature. Voulez-vous que ze vous dise ? Ze sens que si
ce que z'envisage marsse, ze vais me payer du bon temps. (elle
relis le papier) À entendre Billy z'ai qu'à souhaiter pour
qu'il truque. Il faudrait d'abord que ze sasse qui est Billy.
Pour passer ma commande. Allez Zulie-Berthe, ze m'invective, sersse !
Sersse qui ça peut bien nêtre ! Remue-toi, godiche !
Reste pas là comme une buse ! Z'ose pas trop sortir au cas
zoù Zuliette rentrerait. Zut, zut. Mais z'au fait, où
qu'elle est ? Zamais là quand y faut. Tous les z'après-midi,
elle fait la jeune fille. Moi, ze pipe pas mot à Chapeau,
mon papa, mais Zuzu, elle ézagère. Faudra que ze
fouille de ce côté-là. Elle aurait un zulot
que ça m'épaterait pas. Peut-être bien même
qu'elle polissonne. Faut rezeter aucune hypothèse. Donc,
premier boulot : suivre Zuzu. Deuxième boulot : tirer au
clair Hippo. Troisième boulot : surveiller mademoiselle.
Ze sais pas pourquoi, mais ze subodore que la Peggy, elle n'est
pas nickel-nickel. Avec tout ce que ze lui raconte, elle est aux
premières loges. Elle a sûrement une vie secrète.
Zamais là pendant la nuit. Touzours mystérieuse.
Elle serait la maîtresse à Billy, ze serais pas surprise.
Surprise outre mesure, ze veux dire. Par qui ze commence ? Par
elle évidemment puisse que c'est ce qu'il y a de plus près.
Glambada ! Z'entends des pas dans l'escalier ! (Julie-Berthe monte
sur le praticable, elle regarde par un trou dans le décor)
– Mlle Spring qui rentre. Même qu'elle se dépêsse
bigrement. Oh là là. (Peggy rentre chez elle. Elle
pousse un gros soupir ; Chapeau arrive quatre
à quatre.)
– Mr Chapeau, mon papa. Il a l'air vraiment flic. Y renifle.
(elle se redresse, prend l'air d'une petite fille modèle. Stupéfaction ! ) – Mon papa ne rentre pas chez nous.
On dirait qu'y a pas de pain chez nous. N'y en n'a qu'chez la
voisine. Il frappe chez mademoiselle.
Chapeau (On l'entend des coulisses)
"Je peux ?"
Peggy Spring (lui répond des coulisses)
Entrez, je vous en prie.
Julie-Berthe
Alors là. Alors là. Le carré blanc, ze vous
prie ! Mon papa veut à tout prix l'embrasser. Cochon ! Vieux
salingue ! Ça couvait, ça couvait. Depuis huit zours,
il lui tournait après. Ze savais que ça finirait
mal. Décidément, en ce moment, toutes les chozes
deviennent folles. Les chozes et les gens. (on entend une gifle
et l'on voit le feutre de Chapeau voler sur la scène) Ze
l'ai dézà dit, mademoiselle a une droite surprenante.
Chapeau (ramasse son galure, il passe d'un
pied sur l'autre, susurre, aperçoit Julie-Berthe).
Julie-Berthe ! Qu'est-ce que tu fais là ?
Julie-Berthe
Et toi ?
Chapeau
J'enquêtais. Je posais quelques questions à mademoiselle.
Julie-Berthe
T'es qu'un cochon ! (ça détend tout le monde.
Peggy pouffe. Elle s'étrangle de rire.)
Chapeau
Excusez-moi, j'ai du travail. (et il sort. Des coulisses:
bruit dans l'escalier, Edouard.)
Julie-Berthe
Chapeau va sûrement me foutre une fessée ce soir.
Edouard dans les coulisses
Viens, viens, j'te dis ! (Julie se retourne vers Mlle Spring.)
Julie-Berthe
Vas-y, tu peux parler devant elle. Z'ai rien à lui cacher.
Edouard dans les coulisses
J'peux pas le dire... c'est au sujet de ta mère.
Julie-Berthe
Dis-le.
Edouard dans les coulisses
Non. J'peux pas, j'te dis, c'est personnel.
Julie-Berthe
Parle, c'est un Nordre.
Edouard dans les coulisses
T'aura voulu, ma vieille.(sanglots)
Julie-Berthe
Lors ? Z'écoute ?
Edouard dans les coulisses
T'aura voulu. Eh bien, ta mère, elle baise avec mon père !
(ça fait plouf dans l'atmosphère!)
Julie-Berthe
Quel coup du mauvais sort. Z'en pleurerais. Ma Zuzu salope, ze
le supporte pas. (elle relève le tête, se retire
la culotte de la raie des fesses, regarde Peggy fixement)
Vrai, si Billy-ze-Kick existe, ze lui demande de truquer Zuzu,
ma maman. (Elles sortent. Noir)
Chapeau
Pute borgne ! La mariée était une fille de Senlis.
Pas d'ennemis. Pas de mauvaises fréquentations. Rien de
ce côté. (il lance le drap blanc dans les coulisses).
Côté Hippo, ce putain de schizophrène s'est
fait reprendre. Il a grimpé en haut d'un arbre. Il s'est
pris pour un oiseau et a prétendu s'envoler. Il a sauté
dans le vide en criant...(imitant Hippolyte). –
Vous n'aurez jamais Billy-ze-Kick ! – Heureusement qu'on
a tendu une couverture en bas. On l'a emmené au commissariat.
Il s'est mis à chialer, à dire qu'il était
un raté. Et ça m'a soulagé, parce que si
ce foutriquet avait été l'assassin de la mariée,
ça m'aurait contrarié. Je veux un meurtrier qui
ait de l'envergure. Il n'est pas question que j'arrête un
minable. Billy ne doit pas décevoir. Surtout avec tout
le ramdam qu'il a déclenché. Presse, TV et Cie.
Je veux une affaire qui ait de la classe, de la tenue. Je veux
une chasse à l'homme, du sang, qu'on reconnaisse mes mérites
publiquement. Au fait, où étais-tu, cet après-midi ?
Juliette
Je n'ai pas bougé... j'ai dégivré le frigo.
(méfiance de Chapeau)
Chapeau
Et Julie-Berthe ? Où était-elle ?
Juliette
Elle est allée chez Alcide…
Chapeau (se mouche; et sort le journal)
Un tueur terrorise une ville : Billy-the-kick frappera-t-il à
nouveau ?…
Juliette (relevant la tête ; elle regarde
Chapeau avec un oeil de velours.)
Minou, tu es très chouette sur la photo... C'est l'affaire
de ta vie, minou ! Tu vas être célèbre si tu
l'arrêtes ! Bellanger va en attraper la jaunisse ! Mais...
au fait ... Comment l'assassin sait-il que Billy-the-Kick existe ?
Car enfin, il n'existe que pour nous. Je veux dire pour notre
famille...
Chapeau (rugit)
C'est ce que je voulais te faire dire. Qui ? Qui d'entre nous trois
a parlé de Billy ? Qui a donné cette idée
à un tordu ?
Juliette (se mord les lèvres et parle
en aparté)
Et si c'était moi qui avais donné l'idée
à un fou ? A un déséquilibré ? J'ai
peut-être été dans les bras de l'assassin ?
Ou j'y retournerais ? De quoi paniquer, non ? (elle frissonne).
De toute façon, ce n'est pas moi. Je ne sors jamais. Je
ne vois personne. Julie-Berthe en parle souvent de Billy. Il y
a plein de gens qui le connaissent. Elle y a toujours cru. Surtout
maintenant…
Chapeau
Pourquoi surtout maintenant ?
Julie-Berthe
D'abord, parce que c'est sur le journal. Ensuite parce que Billy
lui a écrit une bafouille.
Chapeau
Il lui a écrit ?
Julie-Berthe
Oui, oui ! Pas plus tard que cet après-midi. (elle lui
montre le mot). C'était là-dedans.
Chapeau (en apparté)
Ce n'est pas la même écriture que sur le premier
message. – Il y aurait donc plusieurs Billy. Ou des complicités ?
Où a-t-elle pris ce pot de fleurs ?
Juliette
C'est Alcide qui le lui a donné avant de partir.
Chapeau
De partir ?
Julie-Berthe
Oui. Il lui a dit qu'il s'absentait pour longtemps. Il lui a dit
aussi qu'il connaissait Billy-ze-Kick.
Chapeau (hurlant)
Bon Dieu de putain de bordel d'enculé... (et sort.
Noir)
On entend une explosion lointaine.
Voix off
Le premier piège d'Alcide vient de fonctionner. Bilan :
un mort et trois blessés.
Cordier
Un cratère ! Un chef-d'œuvre ! Par ici, inspecteur,
suivez le guide !
Chapeau
Et le conducteur de bull ?
Cordier
Ad padres !
Chapeau
Des blessés ?
Cordier
Yes, Sir ! Mais, rassurez-vous – tous des travailleurs immigrés.
Chapeau
Et alors ? C'est quand même pas de ma faute ?
Cordier
No, Sir. C'est la société qui est en cause, Sir !
Chapeau
Z'avez fouillé le pavillon ? Où est Alcide ? (Cordier
siffle deux agents; ils le suivent ; Charlie-Hebdo dépasse
de sa poche; il n'a pas lâché son bouquet de fleurs)
– Cordier ! Vous avez l'air ridicule !
Cordier (se retourne, prend l'air incrédule,
relève une mèche)
Pas possible, Sir!
Chapeau – Un clown, ce mec. Pas un flic.
La nouvelle génération, vraiment exaspérante.
– (à l'adresse de Cordier).
Si !
Le ridicule
tue !
Voix Off (Au loin on entend une explosion).
Bilan : deux morts et un blessé.
Chapeau
Un volontaire pour aller là-haut ! Jamais vu un manque d'enthousiasme
pareil ! (va en coulisses et revient avec une enveloppe)
Rien dessus (la décachette). Tapé à
la machine. (il lit). Merde à la société.
Merde à celui qui le lira. Mort aux cons. Plusieurs merdes
de toutes – les couleurs. Crevez sous les étrons.
A bas le progrès. Et maintenant, démerdez-vous,
merdeux. Et c'est signé Billy-the-kick. Impossible. Trop
minable.
(Arrivée d'un pandore).
Le Pandore
Inspecteur, mes hommes viennent de trouver un cadavre. Du sexe
féminin. Vingt ans environ. Etranglée. Violée.
Crime de sadique. A noter un graffito au feutre rouge sur l'abdomen
de la victime. Ecriture lettres-bâtons. Signature : Billy-the-kick.
Je me suis permis.
Chapeau (gaiement)
J'ai un nouveau cadavre sur les bras et Bellanger qui n'est pas
là. Un graffito, hein?
Le Pandore
Affirmatif.
Chapeau
Vous êtes Corse?
Le Pandore
Que non Millo Diou ! Je suis de Figeac ! (Noir. Le guéridon
s'allume faiblement et on entend la voix off)
Voix off
À c't' heure, Charlot Bellanger refoulait du goulot et
bobinait du colon avec enflure du pancréas et tortillon
dans le grêle tripou tellement son épicurien dîner
s'avérait difficultueux à sucdigestiver. (On
entend les trois coups.) Hippo vient d'assommé son
infirmière de garde.
Hippolyte
Je t'attendais, Julie. Tu es tout à fait en beauté.
Julie-Berthe
Ce n'est pas vrai, ze suis mosse. Z'ai eu une journée affreuse.
Z'ai attendu maman tout l 'après-midi et après,
z'ai appris sur elle des çozes contrariantes. Après,
papa a fait une scène. Il est reparti comme une Nappolo.
En outre, z'ai manzé trop de n'yaourts. Z'ai le teint tout
brouillé. Après la télé m'a fatigué
les zyeux. On ne devrait pas veiller, même à mon
nâze...(Hippo lui tend sa cravate) Non, Hippo.
Ne sois pas fâché... ze ne t'embrasse pas. Ze suis
trop laide. La saleur n'a rien arranzé.
Hippolyte
Julie-Berthe ! Tu as encore bouffé des bonbons !
Julie-Berthe
Oh, zuste deux ou quatre... ze ne sais plus zexactement.
Hippolyte
Tu sais, j'ai eu beaucoup de mal pour venir te voir. Ils m'avaient
enfermé à clef.
Julie-Berthe
C'est pas toi, Billy ! Hein, que c'est pas toi, Hippo ?
Hippolyte
H é, hé, c'est selon...
Julie-Berthe
Peuh ! C'est même pas toi ! C'est mademoiselle. Z'ai cozité.
Hippolyte
C'est pas mademoiselle. A preuve : Billy y viole. Mademoiselle,
elle peut pas ! C'est une fille.
Julie-Berthe
Z'en suis pas si sûre. Tant que z'aurai pas vu sa zézette.
En tout cas, t'es dangereux. Pas vrai, chef ? Hein que t'es dangereux.
Au poste, ils l'ont dit. Tout le monde pense que tu peux tuer
comme un rien.
Hippolyte
C'est vrai ça. (remonte ses lunettes)
Julie-Berthe
Bref, si tu ne m'offres pas la bague que tu m'as promise, je ne
t'aimerai plus. Ce sera physique, donc plus fort que moi.
Hippolyte
Je la ferai voler par un de mes hommes. (il s'essuie les paumes
sur son gilet de laine )
Julie-Berthe
Ne vole pas n'importe quoi, je te prie, et surtout pas de la camelote.
Dans les surprises, les bagues sont affreuses. C'est du toc. Z'en
voudrais une comme celle de la Chanteuse.
Hippolyte
La Karapian?
Julie-Berthe
Voui. La Karapian. Ze te préviens, Hippo, quand ze serai
grande, ze rentrerai tard. Comme ma mère. Ze te préviens,
z'aime mieux te prévenir, il faudra que tu sois patient.
Hippolyte
Je le serai. Je t'attendrai sagement. Nous aurons un grand ascenseur
très très confortable. Ça me sera plus facile.
Julie-Berthe
Avec une cheminée ?
Hippolyte
Oui. Et je serai devant le feu quand tu rentreras.
Julie-Berthe
Tu ne diras vraiment rien de désobligeant si ze rentre
à minuit tous les soirs ?
Hippolyte
Non. Non, rien. D'ailleurs, je casserai ma montre pour ne pas
savoir l'heure.
Julie-Berthe
Très bien. Pour te récompenser nous zallons faire
un tour d'ascenseur. Tu veux ou tu veux pas ?
Hippolyte
C'est dangereux. Ils risquent de me reprendre.
Julie-Berthe (méchamment; elle louche
presque)
Si tu es Billy, tu n'as peur de rien. C'est comme ça dans
l'histoire.
Hippolyte
Alors, allons-y. (dans l'ascenseur; chaleur intolérable;
Julie remonte sa jupe ; Hippo mal à l'aise)
Julie-Berthe
N'oublie pas que tu m'as aussi promis que nous aurions un arbre
pour les grandes vacances.
Hippolyte (hypnotisé par ses cuisses
duveteuses)
Je n'oublie pas.
Julie-Berthe
Il faudra aussi avoir un sien. Zaune. Z'y tiens beaucoup. Un sien
féroce. Et ze ne veux pas que ta mère nous zembête,
qu'elle se torde les bras dès qu'elle me voit.
Hippolyte
Ma mère ne viendra pas nous importuner. Je ne lui permettrai
pas. D'ailleurs, je déteste ma mère.
Julie-Berthe
Si tu es Billy, tu n'as qu'à la truquer. Mon papa, dit
que tu devrais te débarrasser du ventre de ta mère.
Hippolyte
Je la tuerai.
Julie-Berthe
Il faut que ze rentre avant que Chapeau revienne. Mais zavant
de se séparer, ze veux te dire quelque çoze de grave.
Alors, pouce ! Ze zoue plus ! Voilà: si tu es vraiment Billy-ze-kick,
ce que ze crois pas – mais z'on sait zamais – il faut
que tu tues ma maman. Juliette, elle a fait des grosses bêtises.
Ze te préviens, z'ai dit la même çoze à
Mademoiselle. C'est un concours de crime, quoi ! Çui qui
le fera le premier, aura gagné. Ce sera lui, Billy-ze-Kick.(
Noir)
Voix off
Le soleil levant apparut sans prévenir et cuivra le cyprès.
Bellanger ouvrit doucement ses volets et s'étira devant
la campagne.
L'écrivain (erre sur la scène
et se remémore les scènes passées)
Hippo s'était mis en route pour la forêt dès
le matin. Il avait coupé par les terrains vagues, passant
devant les restes du pavillon d'Alcide. Il s'était arrêté
un moment devant l'enclos, se recueillant devant un grand platane
qui semblait être le tout dernier arbre vivant de la région.
Il s'était dit que c'était au sommet de celui-là
qu'il aurait aimé grimper avec Julie-Berthe. Sur les indications
d'Edouard, il avait trouvé sans peine l'endroit où
tapinait Juliette. Assis en tailleur, il tira son gimel au Violon
de sa poche et commença à éplucher des bûchettes
de bois vert. Les rouages de son cerveau lui faisaient un curieux
mal de tête. Il lui sembla que les chênes de la forêt
avaient grandi. Que le sol, en tout cas, avait reculé.
Qu'il était de plus en plus coupé du monde réel.
Il continua à tailler ses morceaux de bois. Il leur donnait,
sans s'en rendre compte, la forme de femmes aux poitrines agressives.
Il les baptisa Karapian, Achère, Juliette et Peggy Spring.
Il prit la plus laide et il l'appela maman. Avec un clou, trouvé
par hasard, il la fixa sur une planchette. Il détacha son
chronomètre de son poignet et le cassa sur son talon. Aussitôt,
le Temps s'arrêta.
Julie-Berthe
Y'a pas à tortiller. Y'a pas deux mesures. Y'a pas d'je
veux, il faut que je sache. Un zour, un zour, il faudra que ze
tue quelqu'un pour voir comment ça fait. C'est une sensation
que ze veux connaître. Une fois, zuste une fois et ze recommencerai
plus ! Pour
le moment, z'ai le cœur qui mille-patte dans mon
cou tellement ze suis zexcitée. (Elle se penche et
regarde à travers les coulisses, dos au spectateur).
Peggy est dans son lit. Elle dort encore. Ze vois son zoli dos.
Un drôle de zoli dos, mon vieux. Zuste un drap sur elle
qui lui marque les fesses. Elle bouze un peu. Voui, elle se réveille.
Elle court à l'armoire à glace. Zut ! Ze vois pas
bien. Si ! Ze vois mieux. C'est limite mais ça va. Ça
y est elle se débarrasse du drap, elle se regarde. Ah !
les zolies fesses. La v'là de profil. Glambada ! ! La zézette
de mademoiselle, c'est un zizi. La zézette de Melle Spring,
c'est un gros zizi. (Julie-Berthe s'assoit, bouleversée).
Maintenant, tout est clair. Peggy, c'est une enveloppe.
Ze suis sûr qu'avec ma commande de crime, il y aura du nouveau
en rentrant.
Peggy Spring (entre en scène avec
un miroir à la main et une cape rouge. Elle parle à
Billy dans le miroir).
William-Cyril-Jonathan Woolf. T'es inquiet Billy ? (elle pose
le miroir et sa cape). J'ai frappé trois fois en 24h.
C'est à chaque fois le même processus. La vue d'une
femme que je désire crée le déclic. Je la
veux. Je me sens l'envie de la prendre. De la garder entre mes
jambes. De la combler. C'est après que tout se gâte.
La vulgarité, la blancheur, l'hyper féminité
d'une femelle suffit à me faire peur. A me rendre fou de
peur. De peur. Pas d'autre chose. La terreur de ne pas être
– à la hauteur. De ne pas être puissant.
De
ne pas avoir assez de sève. De manquer de force –
dans mon membre. (Billy se secoue. Il prend la carabine et
l'épaule
avec rapidité une fois, deux fois. –
Il fait volte face vers le public.) Les armes m'ont toujours
rassuré. (Il retourne l'arme contre lui).
Je tue
Billy (et il retourne l'arme contre le public). Autant
de fois que je le veux. Encore. Plus fort. A répétition.
Au comble
de la colère, de la virilité. Et sur les
mortes, je suis le plus beau. (il arme la culasse). Le
seul (il tire), l'exceptionnel (il arme la culasse),
le surmâle (il tire à nouveau). Oui dans
ces conditions-là, je suis capable de me surpasser. (il
abaisse l'arme). Tu te rappelles la première fois
où tout avait commencé : une hystérique,
une amie de ma mère. Elle m'avait presque obligé
à faire le truc. C'était la première fois.
Mes nerfs étaient prêts à craquer. Je sentais
que j'allais réussir, devenir un homme, passer l'épreuve.
Et puis, elle s'est mise à crier, à hurler, à
devenir chienne, à demander encore et que je la frappe
au visage, plus fort et je l'ai fait. Elle a fait floc. Je me
rappelle, je me rappelle son cou, un peu frippé qui brusquement
s'est couvert de rougeurs. Alors je l'ai serré, serré
jusqu'à ce qu'il craque comme une gousse de petits pois
qu'on écosse. C'est seulement après que je me suis
senti grossir, redevenir féroce, dur, viril. Au début
je me suis fait horreur alors je me suis habillé en femme
pour ne plus séduire. Mais j'ai recommencé. La faute
de Julie-Berthe. Cette fillette est un démon. Elle m'a
dit l'autre jour : "z'aimerais tuer quelqu'un d'heureux pour
qu'il ne s'en aperçoive même pas". J'avais écrit
sur une feuille de papier : "Truquée, ma vieille ! "
Une expression typiquement Julie-Berthienne et je l'avais fait
porter par un enfant de choeur. Croix sur la poitrine de la jeune
femme. Feu. Coït à distance. Sans même toucher
la victime. Le deuxième coït, je l'ai prémédité.
J'ai effacé toutes les traces de sa moto. Quand au troisième,
il a été le fruit du hasard. Vraiment. Un jour,
je me ferai prendre parce que je ne pourrai pas résister.
Au début Billy-the-kick c'était un tampon entre
moi et les flics. Après c'est devenu une énigme
que j'ai voulu coller à cet imbécile de Chapeau
ce flic à la gomme. On ne se refait pas. Pourquoi pousser
l'absurde jusqu'à aller tuer Juliette? Parce que Julie-Berthe
a planté ses yeux de baigneur dans les miens? Non, mille
fois non. La vérité c'est que Juliette est le type
de femme dont j'ai envie. Elle est souillée, elle appartient
– à tout le monde et moi William-Cyril-Jonathan Woolf
si je la tue, je serais le seul à la posséder pleinement,
gratis, puissamment, fortissimo. Noir
Juliette est sur l'avant-scène, Hippo entre et s'avance
sans bruit sa cravate dans les mains. Il se tient derrière
elle. Elle se retourne au dernier moment. Un sursaut. Ils se regardent
sans rien oser dire. Hippo remonte ses lunettes.
Juliette
Hippo, qu'est-ce que vous faites là ?
Hippolyte
Je vous regardais.
Juliette
Vous êtes timide, Hippo. Venez donc près de moi...
( Elle lui tend les bras. Il vient en gestes raides s'asseoir
auprès d'elle. Elle pointe ses seins en obus; il frissonne.)
Vous avez quelque chose contre le sexe ?
Hippolyte
Rien. Et surtout pas celui-là. Le vôtre. Le beau.
Elle se risque à lui prendre la main.
Juliette
Vous êtes puceau, Hippo ? (Il est en sueur. Il se sent
retomber en enfance).
Hippolyte
Les femmes sont obscènes…
Juliette
Les femmes sont douces, Hippo. Vous êtes un petit garçon,
un bébé. Elle lui caresse les cheveux.
Hippolyte
Non ! Pas les cheveux ! Je ne veux pas qu'on me touche ! Il se recule,
effrayé, dangereux. (C'est une mauvaise piste, elle
le rattrape de la parole, du bout des mots.)
Juliette
Vous ne direz rien à mon mari, n'est-ce pas ? Ce serait
le comble. D'ailleurs, vous n'êtes pas nickel, dans cette
histoire... (agressive, elle attaque) ... Vous tripotez
ma fille dans les ascenseurs ! Vous êtes obsédé
du Toboso ! C'est la mère qui vous parle ! Laissez la petite
à ses illusions, à ses bonbons à la menthe !
Hippolyte
Je n'ai jamais touché à Julie-Berthe.
Juliette (elle lui arrache la cravate des
mains)
... Si c'est de sensations que vous avez besoin, je viendrai vous
en procurer tous les matins ! (Elle lui remet sa cravate autour
du cou et lui arrange le col). Je viendrai prendre ma douche chez
vous... j'enfilerai mes bas au pied de votre lit... tenez, je
vous offre une caresse tous les mercredi...
Hippolyte
Allez vous faire foutre ! C'est de la corruption. Je suis un schizophrène,
moi, madame ! Un délirant, pas un érotomane !
Juliette
Eroto-to et roplo-plo, my foot ! Personne n'y résiste ! Laisse-moi
te faire voir... (Elle le prend par la cravate et l'entraîne
derrière le décor central.)
L'écrivain
Hippo était parti pour longtemps. C'était un paysage
neuf. Une terre vierge. Un long voyage. Il était en litière,
en victoria. La troïka,
la chaise à porteurs, l'essoufflèrent
tout à fait. Le P.L.M. sortit en rugissant des canyons
du Colorado : les bisons étaient lâchés.
Il
rua dans les brancards, il baissa les dossiers, il frappa le capitonnage.
On obliqua vers l'est. C'était Vladivostok, cette femme-là.
Singapour. La Bérésina. Une torpédo, une
Formule 3, 2, 1. Une autochenille, un taxi ravageur. A trois cents
à l'heure dans la ligne droite des Hunaudières,
il percuta les glissières de sécurité. Le
service d'ordre était bien fait. Les pompiers arrivèrent.
Hippo fut noyé dans la neige carbonique. Le silence. Le
vide. Le noir. Au bout de trois quarts d'heure, il ralluma le
plafonnier. Il se gratta le menton. Sa barbe avait poussé.
En d'autres termes quand Hippo reprit ses esprits, il était
seul. Juliette avait disparu.
Voix off
Un peu partout il était 17h. Dans le Lot, le commissaire
Bellanger allait vers Montcuq afin de retrouver Gabrielle. Combien
de temps faudra-t-il au commissaire pour rejoindre sa cavalière?
L'écrivain
Mais il est dix-sept heures ailleurs aussi. Hippo, à la
terrasse d'un café. Edouard, au 6e étage de l'achélème.
Juliette,
à la guinguette. Chapeau inspecteur, grille sa
dixième cigarette. Le fils Bellanger, matraqué la
veille, à l'Hôtel-Dieu. Billy-the-kick,
au 8e étage,
a repris la forme de Peggy Spring. (retourne à la table
et tape à la machine...) Il prend sa combinaison de
motard
et descend. Roger Chapeau commence sa filature. Il voit
Peggy entrer dans le garage et en ressortir à vive allure,
couchée sur une 750. L'affaire de sa vie commence. (Noir)
Juliette (assise à la table comme
à celle d'un bar)
Chou, drôlement chou, la vie !
Peggy Spring
Bonjour, Juliette. Vous permettez que je vous appelle ainsi ?
Juliette (un peu partie)
Soit-il.
Peggy Spring
Justement, je voudrais me joindre à vous. Est-ce que vous
m'accepteriez?
Juliette
Quoi ? Tapiner ?
Peggy Spring
Voui. Je voudrais qu'on m'apprenne...
Juliette
Comment avez-vous su que j'étais par là ? Par Edouard ?
Peggy Spring
Non. Par Achère.
Juliette
Décidément, c'est mon dernier jour. Tout le monde
est au courant. Ça va mal se terminer.
Peggy Spring
Alors, vous me prenez avec vous, oui ou non ?
Juliette
Si tu veux entrer dans la carrière, il faut t'échancrer.
Peggy Spring
Davantage ?
Juliette
Dégage tes richesses, montre ta ligne de flottaison. Tu
est pourvue comme une châsse. Prospecte vers l'avant. Et
la démarche ? C'est important, le style. Balance vers l'extérieur,
Peggy. Donne du mou. Rends du bassin. Reprends du corps vers l'intérieur
et maintenant, poulette, expédie la même quantité
sur l'autre versant. Voilà ! Bien ! ... les hommes chavirent
à l'outrance du fessier.
Tu jardineras vite. Tu es douée, Peggymuche. (elle
l'emmène vers la table). – Voilà ta crèche !
Qu'en penses-tu ?
Peggy Spring
C'est Bethléem ! C'est l'endroit rêvé pour
étrangler Juliette. (Elle s'avance vers elle pour accomplir
son forfait).
Juliette
Ciel ! Mon mari ! (elle détale, suivie par Roger.)
Chapeau
Où est-elle ? Bon Dieu, où est-elle ? (il court
dans les coulisses, puis repasse) z'avez pas vu passer une...
Partie sur Paris, hein ? J'aurai ta peau, Léon. (Noir)
Julie-Berthe
Comme ze m'y attendais pas, y a personne de rentré. Chez
Peggy, ze ferais mieux de dire chez Billy, bouclé. A la
cave, rien. Hippo, absent. Edouard, ze le trouve pas non plus.
Pas chez lui. Pas sur la terrasse. Pas de trace. Pas de messaze.
Chez nous, les Chapeau, c'est le désert itou... Y fait
noir. Z'attends. (montre la petite bouteille). Ze compte
bien m'en servir sur ma grand-mère Aïeule si elle
fait mine de vouloir m'emmener à Angoulême. Ze vais
te la truquer facile. A son âze, quatre-vingt-deux, quatre-vingt-trois,
c'est pas grave et moi, ça me donnera de l'expérience.
(Julie-Berthe parle au flacon en imitant la voix de sa grand-mère.)
Julie-Berthe, qu'est-ce que tu fais sur le trottoir à
une heure pareille ? En voilà des manières ! Ze prends
le frais et ze t'emmerde ! Y faut tout de suite frapper fort. Surtout
les vieilles peaux. (Peggy Spring traverse la scène
en moto) C'est Billy sur sa moto. Exactement comme dans l'histoire.
Glambada. Ze suis zen selle. Enlevée ! Ze suis zenlevée !
C'est la zoie, c'est le pied ! Pas le temps de demander, pas le
temps de faire truc. D'un seul coup, y a des zendarmes plein la
rue devant nous. Z'ont des zarmes. (Julie-Berthe imite Billy
qui se courbe, rentre les zépaules). Il assélère.
C'est chouette. C'est très chouette. ça hurle. Le
moteur et les voix. Tatata-tatata, miaou, miaou, Zzzzin-Zzzzin
ouououh. (Elle tombe à genoux) Ze sens plus si
mes mains tiennent Billy ou si ze l'ai lassé. Encore un
mot qui gargouille dans ma bousse. Blouc, blouc, blouc. Truc.
(Elle s'écroulée puis relève la tête)
Un mot qui veut tout dire. Un mot qui veut dire maman si on veut.
Derrière c'est le noir. Derrière, ça vaut
pas le coup. Y a rien. Truc. Ze suis truquée, Hippo. Ze
vais grimper sur l'Arbre. Il faut que tu viennes vite. Ze t'attends.
Avant il faut que tu fasses tout ce que tu m'as promis de faire
pour l'Arbre, viens vite... viens même si z'ai été
messante et gourmande et négoïste. Et tout, et tout....
(Noir)
Voix off
Bellanger, les bras en lasso, noeud-coula Gabrielle. Charles transpirait
à l'endroit, Gabrielle à l'envers. Ils dansèrent
jusqu'à ne plus faire qu'une odeur.
L'écrivain (à la machine à
écrire)
Chapeau va en direct, devant un immense public, procéder
à l'arrestation spectaculaire – qui replâtrera
le prestige de la police. L'écrivain arrête de taper
et s'adresse au spectateur. Il y a eu hier, une sale affaire.
Une échauffourée pas très digne. L'Extrême
Droite tenait métinge à la Mutualité. Entendons-nous
bien sur le métinge. Un dégueugueu. Fasciste, quoi.
Halte à l'immigration sauvage des travailleurs étrangers !
Natürlich, les Gauchistes ont réagi. Du coup la police
a chargé les gauchistes et protégé
les fachos.
Bravo, bravo, bravo ! C'est comme ça que le fils Bellanger
a morflé. Bientôt crevé, le fils du commissaire.
Gauchiste. Fallait pas y aller.
Voix off
Bellanger dans le Capitole de nuit retourne tout cela dans sa
tête. Il n'est pas tout à fait sûr d'avoir
choisi le bon côté de la barricade. (Noir).
(On entend une voix dans les coulisses). Il est là!
Il est là! Là-bas, regardez! (La lumière
s'allume, Billy est enroulé dans sa cape et se trouve piégé
face aux spectateurs, son fusil dans les mains).
Billy
Je sais que je suis perdu. Rien pour défendre ma vie.
Chapeau
Billy-the-kick. Rendez-vous ! Rendez-vous ! Vous êtes cerné.
C'est fini ! Mettez les mains sur votre tête ! Avancez lentement
dans ma direction ! (Une poursuite se met à fouiller
le plateau. Billy voit passer le faisceau au-dessus de lui. Puis,
comme la lampe revient sur ses pas, il épaule et tire.
Le projecteur s'éteint. Noir).
Chapeau (sortie de jeu et adresse aux spectateurs.
Genre émission people de TF1). Je pense honnêtement
que je suis le seul
à pouvoir lui parler. Je ne suis pas
un héros. Mais je vais me rendre auprès du forcené
et je vais essayer de le raisonner. (Rejet du feutre en arrière).
... Comme vous le savez, ma propre fille, âgée de
sept ans, a été blessée par balle alors que
Billy essayait
de l'enlever. J'ai besoin de parler à cet
homme. Voilà, c'est tout. Les mots n'ont pas de sens. Je
ne veux pas que le sang continue à couler. Je vais tenter
le tout pour le tout. (Chapeau éternue plusieurs fois).
Billy ! Billy ! C'est moi, Chapeau ! Je viens à vous.
Je veux
vous parler. Juste vous parler... Je suis sans armes. Il s'avance ;
Billy se dirige vers la table ; Chapeau sort un mouchoir
et se
mouche ; il s'éclaircit la voix. Peggy ? Peggy ? Vous êtes
là ? Grimace de Billy qui recule sous la table. Allons,
Peggy, ne faites pas l'idiote... Peggy enfin Billy, si tu te laisses
capturer, il y aura des circonstances atténuantes... (Explosion.)
Voix off
Le troisième piège d'Alcide Préboit vient
de fonctionner. Bilan : deux morts à déplorer.
Martine
Cinq !... cinq morts, vous voulez dire...
Fredo
… et six blessés. Si l'on additionne les victimes
des autres explosions.
Martine
Sans compter trois femmes assassinées, un suicidé
et une petite fille qui respire à peine. Ca fait ! Tout
de même ça fait du monde !
Fredo
Oui. Mais que voulez-vous, il faut bien partir en congé.
Epilogue
L'écrivain
En plein cœur de la ville-achélème, Juliette,
habillée en veuve Chapeau, sortait à petits pas
glissés de l'église de béton. Elle était
en pleurs et serrait le bras du commissaire Bellanger. Soudain,
un coup de feu claqua, pas plus fort qu'un volet qui bat. Des
pigeons s'envolèrent. La veuve s'arrêta. Elle parut
surprise par une fatigue accablante. Elle se raidit comme une
poupée et sembla se casser par le milieu. Elle roula pendant
trois marches et fit halte gracieusement. Une poussée du
vent rabattit son voile tramant ainsi son beau visage. Une tâche
rouge s'élargit sur sa poitrine. C'était du sang.
Un sang rouge et plutôt aimable à regarder. Voyant
qu'elle était morte, le commissaire Bellanger se mit à
courir sans savoir exactement où il allait, comme un canard
à qui on aurait brusquement coupé le cou. Tous le
cortège l'imita par peur de mourir sous les balles. Il
y eut des hurlements, plusieurs chutes sans gravité, un
enfant qui cria maman et des tas de gerbes de glaïeuls qui
s'éparpillèrent sur le sol. Au milieu de la jonchée
rouge, Juliette resta seule. Hippo la regarda au travers de sa
lunette télescopique. Il se dit que pour un jour de deuil,
c'était d'une gaieté folle. Que Julie-Berthe aurait
acclamé. D'un seul coup, il lui vint à l'esprit
qu'il aurait aimé par dessus tout s'étendre sur
la jeune femme et posséder son corps. Il aurait voulu pouvoir
lui faire l'amour. Comme il l'avait fait une fois. Il eut la certitude
qu'il se serait surpassé. Il se sentait puissant. Virilisé
par son acte. Une onde chaude monta à son insu par le tuyau
de son sexe. Et déborda. Il redevint conscient en regardant
son ombre recroquevillée sous lui. Il fallait qu'il quitte
cette terrasse avant qu'on le repère. Qu'il fasse exactement
ce qu'il avait prévu de faire. Rien d'autre. Qu'il ne perde
pas la tête. Qu'il ne fasse pas appel à ses sentiments,
à son émotivité, à l'improvisation.
Pas seulement pour ne pas être pris, surtout pour pouvoir
recommencer. On n'attrape jamais Billy-the-kick.
Fin