Oui mais nous alors moi je...
Directeur artistique : Martine Roussarie (comédienne)

 

- Mise en scène : Martine Roussarie
- Adaptation et dramaturgie : Groupe "Oui mais nous, alors moi je..." avec la participation de Liliane Laurent
- Bande son : Jean-Louis Duployé avec le concours de Kalimit
- Lumières : Jean-Louis Duployé
- Régie Son et Lumières : Nicolas Calmels
- Décors : Lola Granell
- Assistance technique : Zygote
- Photographies : Odile Bouchard, Dominique Bouchard
- Jeu : Anita Jeudy, Alfredo Fiale et Martine Roussarie


Ce spectacle a été joué :
- en octobre 1998 à l'Horloge, Tracy-le-Mont (60170),
- en janvier 1999 à la Maison des Jeunes, Cambronne-lès-Ribécourt (60170).

 

 

Prologue (on entend des grillons)…

L'écrivain (entre sur scène, se prend les pieds dans la bâche. Il ôte le drap sur la table découvrant ainsi une machine
à écrire ; et le jette par terre. Il pose son chapeau sur un guéridon et ses lunettes sur le chapeau, il s'assoit et réfléchit.
Les cloches d'une église proche se mettent à sonner. L'écrivain sort de sa rêverie, arrache la feuille de la machine à écrire,
se lève et se met à arpenter la scène en lisant).

En plein cœur de la ville-achélème, une mariée sortait à petits pas glissés d'une église de béton. Elle était radieuse et serrait
le bras de son récent mari. Soudain, un coup de feu claqua, pas plus fort qu'un volet qui bat. Des pigeons s'envolèrent.
La mariée s'arrêta. Elle parut surprise par une fatigue accablante. Elle se raidit comme une poupée et sembla se casser
par le milieu. Elle roula pendant trois marches et fit halte gracieusement. Une poussée de vent rabattait son voile tramant ainsi
son visage. Une tâche rouge s'élargit sur sa poitrine. C'était du sang. Un sang rouge vif et plutôt aimable à regarder.
Voyant qu'elle était morte, le récent mari se mit à courir sans savoir exactement où il allait, comme un canard à qui on aurait brusquement coupé le cou. Tous les invités l'imitèrent par peur de mourir sous les balles. Il y eut des hurlements, plusieurs chutes sans gravité, un enfant qui cria maman et des tas de gerbes de glaîeuls qui s'éparpillèrent sur le sol. Au milieu de la jonchée blanche, la mariée resta seule. Le tueur la regarda au travers de sa lunette télescopique. Il se dit que pour un jour de noces, c'était d'une tristesse folle. D'un seul coup, il lui vint à l'esprit qu'il aurait aimé par dessus tout s'étendre sur le cadavre de la jeune femme et posséder son corps. Il aurait voulu faire l'amour avec cette morte qui n'avait pas encore servi. Il eut la certitude
qu'il se serait surpassé. Il se sentait puissant. Virilisé par son acte. Une onde chaude monta à son insu par le tuyau de son sexe. Et déborda. Il redevint conscient en regardant son ombre recroquevillée sous lui. Il fallait qu'il quitte cette terrasse avant
qu'on le repère. Qu'il fasse exactement ce qu'il avait prévu de faire. Rien d'autre. Qu'il ne perde pas la tête. Qu'il ne fasse
pas appel à ses sentiments, à son émotivité, à l'improvisation. Pas seulement pour ne pas être pris, surtout pour pouvoir recommencer. Tout le monde n'a-t-il pas droit au Plaisir? (Il s'assoit et se met à taper à la machine).

L'écrivain
Il s'appelait Hippo – pour Hippolyte. Il était schizo – pour schizophrène. Il avait vingt-sept ans. Peut-être trente. Difficile à évaluer
à cause de ce drôle de visage. Tantôt, il prenait l'air mort, tantôt, il s'animait. Il avait enseigné les Lettres dans une boîte libre.
Six mois. Pas davantage et jamais plus. C'est d'ailleurs la seule fois qu'il avait gagné sa vie. Il avait été rapidement victime de
ses fantasmes. On l'avait renvoyé. Après, il avait repris sa vie au cœur de la HLM, 5e droite en sortant de l'ascenseur. (Hippolyte entre en courant apeuré. Il regarde derrière lui et vient s'asseoir devant les spectateurs dans le coin gauche de la scène).
Il lui arrivait de ne rien faire pendant des heures. De ne pas bouger. Ou alors à peine. Il s'enlisait dans un monde étrange aux contours biscornus, rêvant, rêvant à n'en plus finir, à en bâiller, à en dormir debout. (Hippolyte se glisse sous la table). Parfois,
il se levait brusquement, marchait jusqu'à l'ascenseur et s'y enfermait. Et puis surtout,…

Hippolyte
… Surtout, il y a eu l'histoire Karapian. Pas plus tard que la semaine dernière. J'ai bien failli étrangler cette chanteuse d'Opéra. Pour de bon. Avec douceur. Avec un certain acharnement. C'est ce qui explique que ma mère – en se tordant les bras –
m'a conduit ce matin-là pour me faire examiner. Les psychiatres ont été formels. Le plus inquiétant parmi ceux qui m'ont interrogé a dit textuellement à ma mère : Madame, une telle hyperformalisation de la pensée de votre fils, avec un excès de jeux de mots, de coq à l'âne, de néologismes et de paralogismes, fait inéluctablement penser aux processus mentaux des schizophrènes.
Mon Dieu ! Qu'est-ce qu'on peut faire? a demandé ma mère. Pour une fois elle était pleine de bon sens. Mais Dieu étant
un obstacle à la bonne marche de la Science, le médecin l'a écarté d'un geste vague vers le ciel. Il a pris l'air d'un Sphinx, l'air d'en avoir deux. Après quoi il a parlé de détruire mon MOI. Ce en quoi il se mettait le doigt dans l'œil en croyant se le mettre ailleurs.

L'écrivain
Hippo n'éprouvait aucun désir pour sa maman. Elle, la pauvre, n'y comprenait plus goutte. Hippo le voyait bien. Il en était consterné.

Hippolyte
Tout de même qu'on parle de moi avec sérieux m'intéresse véritablement.

L'écrivain
Les hommes de l'Art psychiatrique peignaient ses syndromes avec un talent fou. Le fait qu'il marche chaque jour deux heures consécutives en n'inspirant que tous les vingt pas leur parait du plus grand chic.

Hippolyte
Mon plus cher désir est d'apprendre à voler.

L'écrivain
Hippolyte, vous devez comprendre. Tout cela n'est qu'un rêve. Une fuite devant le réel.

Hippolyte
Oui, mais je me suis toujours raconté des histoires.

L'écrivain
Raconte, raconte l'ascenseur.

Hippolyte
Non, non l'ascenseur, c'est juste une consolation. Les femmes m'empêchent de m'envoler. Juste les femmes. Je déteste ma mère. (Noir, ils sortent).

Julie-Berthe (assise sur la table)
Z'ai sept ans. Ze m'appelle Zulie-Berthe. Zi mazuscule. IE à la fin, Berthe, comme ma grand-mère. Mon nom de famille : Chapeau. Voui c'est bien ça : Chapeau. Un nom ridicule et que z'essaie d'oublier. Ze préfère vous dire tout de suite que d'accord z'ai les pieds longs pour mon n'âze. Ça vous zévitera de me faire des réflexions désagréables. Papa, il est flic. Papa dit que si ze développe mon intelligence, z'irai loin. À condition que les cochons me bouffent pas. Qui mettent pas leurs sales pattes sur mon darrière. C'est comme ça qu'il l'appelle mon popotin, M. Chapeau, mon papa. L'est bel homme pour son n'âze. Dézà trente-huit.
Ça fait du bruit. Un p'tit peu p'tit, c'est bien vrai. Mais y se redresse. Une belle moustasse. Et des zépis dans les ceveux.
Ah, z'oubliais ! Il a un zizi solide comme un bâton. Une verze en or dit ma maman. Elle est bien placée pour n'en parler. Rousse
et zolie, maman – avec des zupes à la mode tout plein. Souvent, ze vais la voir quand elle prend son bain de mousse. Ze frappe pas. Z'me frappe pas. Z'entre. Ze regarde et ze reste. Z'en perds pas une bulle. Des poitrines, elle en a. Zuste c'qui faut. Cœurs croisés, nous voilà. Sans compter sa zézette. Ah, que ze l'aime, que ze l'aime la zézette à Zuzu ! (Elle s'appelle Zuliette.)
Plus tard, z'aurai la même. Avec des poils couleur de miel. Vrai, si les zabeilles y voyaient ça, finis les tilleuls, les pensées,
les pivoines ! Ce serait haro sur ma Zuzu, ma Zuliette. Ce serait en avant pour la butine. Tellement c'est beau. Voui, qu'elle est chou, qu'elle est chou sa zézette et son tout. Tout, tout tout. Ze suis z'une petite fille heureuse. Cazôlée comme un pou. Z'ai qu'un défaut : ze suis zobsédée. Z'obsédée du Toboso. C'est plus fort que moi, les zézettes, les zizis, faut qu'z'les zyeute. Faut qu'z'les voie. Ceux de la maison et même les z'autres. Ceux des voisins, ceux des copains. Hippo, c'est mon principal. Mon ami. Mon fiancé, ze devrais dire. On s'comprend. On passe des zheures à se parler. à faire des prozets. Les grandes personnes disent qu'Hippo est fou. N'empêsse que moi, il m'écoute. Il est doux. Il est tout doux. Ça finira par un mariaze. Ze suis la seule femme qu'il aime. Il m'attend passe que ze suis trop zeune pour dormir. Il me respecte. Edouard, c'est pas pareil. C'est un peu notre messazer. çui qui aide. Quant à Alcide, mon troisième copain. Ze vais souvent le voir. Il est dans un drôle de cas. Un cas de force mazeure. Pour en revenir aux zizis que ze zyeute, il y a des réactions diverses. Y'a ceux qui aiment. Y en a qu'aiment pas. Alors ze me casse. Z'espionne. Les serrures, les rabibis, les cazibis; les rabicoins, c'est mes lieux. Mes casse-fille. Ze me planque et z'attends. Des heures ça dure. Mais les nanas, les nénés, les messieurs, les tétins, les tatas, les zoncles et les tantes faut qui z'y passent. Ze reluque et z'aime ça. Tra la la. Côté zézette ze visionne celle de Mme Achère, la concierge. Ze la connais par cÏur. Mais c'est une infamie. Zamais vue une tristesse pareille. Maintenant z''évite. Trop moche, trop vieille, ma vieille. Ze vois pas pourquoi ze vous fais le détail. Les zizis de l'immeuble ze les connais tous. Sauf une zézette. Une. Une seule. Qui m'essape. Que z'aimerais reluquer. Because elle m'intrigue : c'est celle de Mlle Peggy Spring. Mais, au fait, qu'est-ce qu'elle fait, mademoiselle, dans la vie, Z'en sais rien. Faudra que z'enquête. L'autre jour, ze me suis glissée cé zelle, z'était cassée dans sa penderie. Z'entrebaîlle. Ze zyeute. Elle commence à se déshabiller. Ze biche. Et zut! Ze bouge. Elle se retourne. Elle me voit. Elle rouzit. Elle rebaisse sa robe vite, vite vite. Et après! Z'aime mieux pas le dire, c'est trop cuisant. Z'est reçu des zifles, mais des zifles! à me décoller la tête. Ze vous zure. Elle a une force! On est devenues copines. Ze lui raconte tout. Elle m'écouterait des zheures. Principalement quand il s'agit de Billy-ze-Kick. Et y f'rai çi et y f'rai ça et patati et palala. Mais à vous, ze le casse pas : la zézette de Mlle Spring, ze la verrai. Ze la verrai de toute façon. Parole de Zulie-Berthe. (Noir)

Un projecteur éclaire faiblement le chapeau et les lunettes.
Voix Off
À la même heure, dans le Lot, sur la terrasse inondée de soleil, le commissaire Bellanger essuyait ses lunettes.

Chapeau
Bon sang de Bon Dieu de pourri de merdique de vacherie de saleté de mauvais sort! Ce n'est tout de même pas de chance d'avoir les traits réguliers et de mesurer seulement un mètre soixante-trois! Quel rhume! Merdre.

Cordier
Patron, il faut que je vous parle. C'est urgent.

Chapeau
Plus tard. C'est vous qui allez m'écouter.

Cordier
Mais…

Chapeau
Il n'y a pas de mais. Vous vous asseyez et vous vous tenez tranquille. Il faut que je vous fasse un briefing sur le secteur…

Cordier
C'est que justement…

Chapeau
Ici, mon petit Cordier, nous devons faire face à deux problèmes… Un, celui des étrangers. Je ne suis pas raciste, non, je ne le suis pas, mais, franchement – qu'est-ce qu'ils viennent foutre chez nous tous ces bougnoules ? Hein ? Les femmes, passe encore. Elles sont colorées à regarder. Fessues, en général, et plutôt bien nichonnées. La peau est lisse, alors je veux bien. Les boubous, je veux bien aussi. Mais les types… Vraiment, les types, par temps gris, ils font sales. Sans blague, Cordier, ils font dégueulasses. Vous me direz, ils n'y sont pour rien. Je répondrai ceci : on était chez eux, d'accord. Mais on en est partis. Pas facilement, d'accord. Mais on avait des excuses. En tout cas, on n'y est plus… Alors eux, qu'est-ce qu'ils viennent faire chez nous ? Trouver du travail – OK – mais qu'ils ne s'étonnent pas que ce soit celui qu'on ne veut pas faire qu'on leur laisse. Et voilà-t-il pas qu'ils commencent à protester, à se syndiquer, à revendiquer ! on aura tout vu ! Tout ! – Attendez, je vous prie, laissez-moi poursuivre! Bon Dieu de bois! – Deux! – il y a les jeunes. Alors, là, c'est grave. On est tous frappés. Tous. Les riches, les pauvres et même le commissaire Bellanger. Bien sûr, ce n'est pas drôle d'être veuf (il a perdu sa femme il y a deux ans dans un terrible accident de la route), et si le gosse avait encore sa mère, il ne ferait pas ce qu'il fait. – mais, quand même, quand même, ces mômes, ils nous échappent. Gauchiste, le fils du commissaire! Gauchiste, Cordier! Dangereux. Arrêté deux fois. Au placard, à Beaujon. Fiché. C'est terrible pour son père. Un – côté paternité. Deux – côté carrière. Quelquefois, il le dit, Bellanger: "– Il y a de quoi pleurer, Roger."
Et ça me touche. Ça m'émeut. C'est pour ça, je crois, que je lui ai demandé d'être le parrain de ma Julie-Berthe. Elle l'appelle parrain Charles. Elle l'adore. Tiens ! Il faudra que je lui dise d'envoyer une carte ou un bout de billet à Charlot. Ça lui fera bougrement plaisir dans le fin fond de son Lot. Jamais compris pourquoi il allait là-bas. Rien que des caillasses. Je lui ai dit une fois. Pas deux. Parce qu'il s'est fâché comme j'ai jamais vu : "Z'êtes trop con pour comprendre ! " y bramait. Devant les Hommes. Un vrai désastre.
– Z'avez envie de pisser ou quoi?

Cordier
Non, inspecteur, c'est que – comme je l'ai déjà dit il y a longtemps, j'ai quelque chose d'urgent à vous dire !

Chapeau
Vous voyez bien que ce n'est pas le moment ! Laissez-moi conclure. Où en étais-je ? Ah oui ! Je vous sachiez encore une chose : c'est qu'on peut y arriver. J'en suis l'exemple vivant. Je sors de rien. Je me suis fait tout seul. J'ai des lacunes, mais j'ai compris
le principal : il faut s'inscrire dans un Ordre. L'Ordre, il n'y a que ça. Vous m'entendez ?

Cordier
Yes Sir!

Chapeau
Dites-moi Cordier ? Vous lisez toujours cette revue repoussante ? Ce torchon ? Ce truc qui vous fait rire et vous colle le hoquet pendant des heures ?

Cordier
Charlie-Hebdo, Sir ? Oui – Hips ! – et c'est de plus en plus prophétique… Hips !

Chapeau
Et en quoi, je vous en prie ?

Cordier
Ils disent – Hips – que ça va être la merde, Sir. Hips ! Sauf votre respect, Sir.

Chapeau
Je vois pas le rapport.

Cordier
Et bien, ça l'est, Sir. Le caca, je veux dire. Depuis une demi-heure, nous avons un crime sur les bras !

Chapeau
Putain de bordel de chienlit verte ! Vous ne pouviez pas le dire ? Un car vite ! Une voiture ! Un char, quelque chose, Bon Dieu !
(Il sort entraînant Cordier. Noir).

Juliette (arpentant la scène).
J'aurai pu avoir une vie différente. Complètement différente. À cause de mon corps. Je suis faite au moule. Je le sais. J'en suis sûre. Les types me cavalent après comme des chiens. Ils ne font pas pipi sur les murs pour me laisser des messages, mais
c'est tout juste. Non, sans blague, les hommes, dès qu'ils me voient, font leur numéro. Ils se congestionnent, ils deviennent galants. Ils se débarrassent tout de suite leur alliance au fond de la poche. C'est le coup de la voix grave, le yacht en rade de Cannes ou
le pied à terre en forêt de Larmolaye. Quand j'ai épousé Chapeau, j'y ai cru et puis après, la routine… le désert. Alors j'ai commencé. Avec innocence. En allant tout bêtement me promener dans les bois. Je cueillais du muguet en bordure de RN 16.
D'un seul coup, un dinosaure de 200 chevaux-vapeur s'est arrêté en freinant comme un dingue. Vous dansez, mademoiselle ?
– Combien pour un complet ? – Au bout d'un quart d'heure, la partie de jambes en l'air était finie. J'avais 20 000 balles au creux des mains et tout bien pesé, j'ai trouvé ça chou. Drôlement chou. Le lendemain, j'avais honte et mal aux reins. Mais j'y suis retournée : en huit jours, je me suis constituée une clientèle. Je me suis mise à adorer cela. Plus le temps de m'ennuyer. On m'appelle
"Julie-la-Fête" et 300 routiers m'ont tendu un billet de 10000. Alors, j'ai accédé à la propriété. Un cabriolet sport. Suppositoire pour la forme, rouge pour la couleur. (Noir)

Chapeau (Se dirigeant vers le drap blanc devant les spectateurs).
D'où a-t-on tiré ? Qui ? De quel toit ? De quel balcon ? Pourquoi ? Et Bellanger qui n'est pas là. (Il ramasse un morceau de papier parterre) – Truquée, ma vieille ! Et c'est signé, vous savez quoi ? Billy-the-kick. Billy-the-kick, c'est moi qui l'ai inventé. Rien que pour ma fille, rien que pour Julie-Berthe. Elle adore qu'on lui raconte des histoires à dormir debout. Personnage principal : Billy-the-kick. Signalement physique : flou. Change sans arrêt de visage, d'aspect. Très cruel, très solitaire. A horreur de la société. Sème la terreur. Assassine juste pour le plaisir. Juste pour anéantir l'Ordre. Précisément cet ordre que moi, Chapeau doit faire respecter. Combien de personne connaissent l'existence de Billy ? Moi, bien sûr, mais j'en ai parlé à personne. Ah si ! justement, j'en ai touché deux mots à Peggy Spring, histoire de faire le joli cœur. À qui d'autre ? À Bellanger, à Juju. Reste surtout Julie-Berthe, la plus bavarde little girl in ze world, une jacassière intrépide, prenant l'ascenseur plus de cent fois par jour. C'est elle la clé du problème. – L'assassin s'appelle Billy-the-kick ! Voyez ! Il a signé ! (flash d'appareil photographique puis noir).

(Hippo est assis dans le coin gauche de la scène).
Zulie-Berthe
Hippo, qu'est-ce que tu penses de ma gudule ?

Hippolyte
Je te trouve superbe, Julie-Berthe. Comment va ton travail à l'école ?

Julie-Berthe
Ze suis z'en vacances. Sur mon carnet, "ils" disent que ze fais des progrès.

Hippolyte
Et les mathématiques ? C'est important, les mathématiques.

Julie-Berthe
Oh, tu sais, les "bases" ça va. Les "zensembles" aussi. C'est plutôt l'écriture qui est "C-"…

Hippolyte
Il y a beaucoup d'enfant qui ont "A"?

Zulie-Berthe
Un enfant seulement. Sur mon bulletin, "ils" disent que ze suis zimaginative et follement en avance pour mon nâze. "Ils" disent aussi que ze suis capable d'être cruelle avec les zanimaux. "Ils" conseillent à mes parents de voir un sychologue à ce sujet.

Hippolyte
Les gens sont méchants.

Zulie-Berthe
Voui. Vraiment, vraiment, ils le sont.

Voix d'Edouard (des coulisses)
Billy, chef, ils te cherchent. Ils disent qu'ils vont t'arrêter. Y a plein de flics. Y a Monsieur Chapeau. Ton père Julie-Berthe, et avec lui plein de types bizarres. Ils fouillent partout…

Hippolyte (s'installant avec Julie-Berthe sous la table)
Veux-tu que nous y allions? Je crois bien que je suis pressé aujourd'hui…

Julie-Berthe
Voui. Allons-y passe que ma maman va s'inquiéter. Elle ne sais pas où ze suis. (Ils se glissent sous la table). Ils te cherchent pour te truquer. Quand nous serons mariés, il faudra que tu m'achètes des bonbons zanglais.

Hippolyte
Certainement, ce sont les meilleurs. Nous les ferons venir de Londres.

Julie-Berthe
Tu m'achèteras aussi une bague ?

Hippolyte
Bien sûr, verte.

Julie-Berthe
Si tu veux. Du moment que c'est cher. D'ailleurs, sans bague, on n'est pas mariés. Il faudra habiter dans zun arbre. Si nous voulons zavoir vraiment la paix, ze veux dire.

Hippolyte
Oui, on ne peut pas toujours rester dans un ascenseur. C'est seulement bien pour l'hiver.

Julie-Berthe
D'accord ! Oh mais ça, d'accord ! L'été dans zun arbre, l'hiver dans zun n'ascenseur. (Elle applaudit. Puis ils écoutent un concerto de Brahms. Hippo repousse ses lunettes au fond de son nez. Il considère ses mains. Elles sont moites. Il regarde le cou de Julie-Berthe. Il pourrait le serrer d'une seule main). Maintenant, il faut rentrer, sinon on va me faire des réflexions…( Hippo s'essuie les mains sur son paletot. Julie-Berthe l'embrasse d'abord sur les joues puis sur la bouche et elle sort de dessous la table). Si tu es Billy-ze-Kick, sois gentil. Tue quelqu'un pour moi, veux-tu ?( Hippo sort, Julie-Berthe se dirige vers les coulisses et dit à son père). Tchi! Tu l'auras pas, Billy-ze-Kick ! Y t'essappe toujours

Chapeau des coulisses
Ce type-là, c'est pas Billy, c'est un cinglé !

Voix off
Assis sur un muret, Charles Bellanger tenait la main de Gabrielle Montauzin, sous-directrice du Crédit Agricole de Montcuq. Déjà trois ans qu'il lui faisait la cour. Elle était veuve comme lui. Le soleil les réchauffait. Il se regardèrent en silence. C'était simple :
ils s'aimaient.

(Hippo resurgit comme échappé et traverse la scène).
L'écrivain
Billy-the-Kick ouvrit les yeux. Il fallait toujours qu'il dorme après l'Acte. Allongé sur son lit, il regarda le plafond sans le voir. Vacuité. Blanc. Rien. Avec le meurtre de la mariée (le coït), il avait été totalement imprudent. Il avait obéit à une espèce d'urgence, à une sorte de soumission inconsciente. Il fallait que ça ait lieu. Le fait qu'il est obtenu le Plaisir dans son sexe à distance lui parut tout
à fait exceptionnel. Nouveau. À l'avenir, il faudrait qu'il soit prudent. Sinon, un jour, il se ferait prendre. Il fallait qu'il espace les Actes. Le prochain coït avait été souhaité, organisé, prévu. Aucun risque. (L'écrivain se remet à taper à la machine). La victime était pour ainsi dire consentante. C'est elle qui l'avait relancé. C'est elle qui voulait le Plaisir. C'est elle qui s'était offerte. (Noir)

Alcide
Je m'appelle Alcide Préboit et je nage libre dans mes pantalons. Plus de ceinture. C'est le temps des bretelles. J'ai soixante-dix ans. Je perds rapidement du poids depuis janvier. Je pense que je suis foutu. Le cancer est quelque part en moi. A force de maigrir,
la peau de mon cou s'est constitué en fanons. Rouge avec ça. Mais j'ai encore la main ferme et les habitudes d'un paysan.
Tôt levé, couché après la soupe. Jamais voulu introduire le plastique chez moi. Formica, connais pas. Rien que du naturel.
Et toujours l'Amour ! Ah, l'Amour ! Le grand Amour de la terre ! Moi, Alcide, je me courbe souvent, je ramasse une poignée de glaise et je l'émiette nostalgiquement. Je pleure, je pleure sur la terre. Je chiale des larmes de Kiravi. C'est qu'avant d'être un déchet humain, enfermé dans un petit pavillon de banlieue, entièrement cerné par des tours de cent mètres – j'étais un homme libre. J'étais horticulteur. J'ai tirlipoté les plantes dans un beau carré d'humus jusqu'à ce que les bulls, les Poclain, les grues envahissent le terrain et qu'on exproprie les hortitis, les horticos. Ils les ont dressées leurs saletés – traceuses comme des orties. Cubes de béton, gratte-culs, Prisus, Basprix – rien que des vacheries. Adieu, chapeaux de paille et sécateurs, voici le temps des casques en plastoche. Des plates-bandes piétinées par des esclaves venus d'Alger, de Santiago, de Galice ou de Salamanque. Mais je résisterai jusqu'au bout. Je suis le dernier carré de terre. Les achélèmes, en poussant, ont mangé le soleil. Ils cernent et délimitent les 1000 mètres de terrain qui me restent. Ils étouffent le pavillon. Je grelotte de ne plus recevoir la lumière du jour. En prime,
"ils" m'ont coupé l'électricité. Ce matin, je sais ce que cela signifie.D'ici à demain, peut-être après demain, les hommes en ciré jaune viendront pour démolir. Ils renverseront tout, ils briseront les serres, les espaliers, la pergola et même la petite statue de Cupidon qui plaît tant à Julie-Berthe. Ma seule amie, ma confidente. Une petite rouquine de sept ans qui vient bavarder avec son vieil Alcide pendant des heures. Elle m'a prolongé la vie rien qu'avec ses histoires à dormir debout. Quelle imagination ! Quelle soif de questionner ! Et Billy-the-kick, un personnage qui mériterait de vivre. – Dis, Alcide, les abeilles, tu me les montres faire le miel ? – Dis, Alcide, les chenilles comment elles deviennent papillons ? Rien que pour ça, rien que pour elle, J'ai gardé des cocons dans des boîtes d'allumettes et j'ai entrepris d'avoir une ruche. Elle m'émeut, cette enfant. Cette petite femme. Cette petite compagne de mes derniers jours. Ma décision est prise. Je vais leur faire un drôle d'accueil aux envahisseurs. Merde à la société ! Je vais leur laisser un testament. Merde à çuikilira ! En plusieurs pages. Mort aux cons ! Ils l'ouvriront encore après ma mort. Pour le relire. Plusieurs merdes de toutes les couleurs ! Croyez-moi, ils vont hériter, les salauds. Hériter de ce qu'ils méritent. Crevez sous les étrons ! Je vais leur foutre sur la gueule. À bas le progrès ! Et maintenant, assez parlé. Démerdez-vous merdeux ! Il faut que je prépare la réception. Il faut que je me venge de tout ce que m'a fait endurer cette Société de merde. J'ai tout préparé de longue date. J'ai vu venir les choses. J'ai gardé depuis la Libération un véritable arsenal. A l'époque, j'étais un spécialiste de l'explosion. Ah, c'était le bon temps ! Oui, ça l'était.

Julie-Berthe
Alcide ! Alcide ! C'est ta caille, ta Zulie ! Où que t'es ? Alcide ! Alcide ! Tu sais quoi ?

Alcide
Non.

Julie-Berthe
Billy-ze-kick est arrivé ! Il a tué la mariée...

Alcide
Je te l'ai toujours dit, Julie-Berthe, Billy existe. Pour sûr, Billy existe bien.

Julie-Berthe
Ze le croyais pas. Mais maintenant, ze le crois. Paraît qu'il va zigouiller toutes les bonnes femmes.

Alcide
Pas seulement ça. Il va tout faire sauter. Il va faire parler de lui, crois-moi.

Julie-Berthe
Et papa l'attrapera ?

Alcide
Il ne l'attrapera pas. On n'attrape pas Billy.

Julie-Berthe
Tu le connais, toi ?

Alcide
Je l'imagine assez bien.

Julie-Berthe
Comment qu'il est ?

Alcide
Il est un peu comme on veut qu'il soit. Pour certains il est grand, beau et brun. Pour d'autres, il est vieux et grincheux. Pour d'autres encore, il n'est ni beau ni laid, ni vieux ni jeune. Juste invisible à l'œil nu. Beige, si tu préfères.

Julie-Berthe
Mais z'il est cruel, n'est-ce pas ?

Alcide
Féroce.

Julie-Berthe
Moi, ze l'ai dézà vu. Ze le vois souvent...

Alcide
Où ça ?

Julie-Berthe
Ze peux pas te le dire. C'est un secret. Ze l'ai peut-être vu ce matin. Z'ai des doutes. De toute façon, ze le vois en rêve. Quand ze m'endors, il passe en moto. Tu le diras pas ? Tu diras rien, mon vieux. Il fait croire qu'il sait pas faire de moto, mais z'en fait, ze crois qu'il doit savoir. Il m'a embrassée sur la bousse. Auzourd'hui même. (Alcide se remet à préparer ses explosifs). Ze m'y attendais pas. Z'aime assez... (l'apercevant) A quoi tu zoues ?

Alcide
Tu le sauras bientôt. Ecoute-moi. Julie-Berthe. Je vais m'en aller. J'y suis obligé. Je te donne mon joli pot d'azalées, tu sais, celui que tu aimes tant.

Julie-Berthe
C'est ça le cadeau?

Alcide
C'est ça. Et puis autre chose encore, mais tu le sauras seulement plus tard.

Julie-Berthe
Bon. Ze pose pas de questions.

Alcide
Très bien. Maintenant, tu t'en vas. Tu rentres chez toi et tu n'en bouges plus.

Julie-Berthe
Ah les zazalées roses !

Alcide
Ce sont les plus belles. Embrasse-moi.

Julie-Berthe
Tiens, ze te bise sur la bousse.

Alcide (prend son fusil et va derrière le rideau central)
C'est la dernière fois que je souffre. J'appuie mon fusil contre ma bouche. Un baiser froid et je me tue. (On entend un coup de fusil. Noir)

Peggy Spring (Une poursuite l'éclaire comme au cabaret.)
Don't try to change my way, Look me over closely. The last song... so, this is the last one and the ine-vi-ta-ble one... Falling in love again! Falling in love again, Never wanted to... What am l to do? I can't help it, I can't help it. Love always been my game, Play it how I made, I was made that way, I can't help it! Men clustered to me, Like mask around flame, and if their wings burn, I know, I'm not to blame. Falling in Love again Never wanted to, What am I to do? I can't help it. (elle se retourne et aperçoit Julie-Berthe). Bonjour, Julie. Qu'est-ce que tu fais là ?

Julie-Berthe
Z'attends que Zuzu rentre. Y a personne à la casa. J'ai envie de faire pipi…

Peggy Spring
Tu en as de jolies fleurs !

Julie-Berthe
Voui. C'est un cadeau. Alcide me les a offertes... Qu'esse que z'ai envie de faire pipi...

Peggy Spring
Entre deux minutes chez moi. Tu sais où est le petit coin ?

Julie-Berthe
Voui. Merci mademoiselle.

(Peggy Spring regarde les azalées et s'aperçoit qu'il y a un papier dedans. Elle l'ouvre et lit soigneusement le texte. Elle en reste toute rêveuse. On entend la chasse d'eau, elle remet l'enveloppe à sa place).

Peggy Spring
Qu'est-ce qu'elles sont belles, tes fleurs !

Julie-Berthe
Voui. Ça va mieux... Oh dis donc, ça va mieux... R'heusement que vous m'avez dépannée, z'aurais pas tenu le coup! Tu sais, Billy-ze-Kick est arrivé. Fais gaffe, ma vieille. Il a truqué une mariée.

Peggy Spring
Billy est un type formidable. (Elles sortent en papotant. Noir)

Claudine
Je m'appelle Clo pour Claudine et je suis plutôt mignonne. Je travaille au Prisunic. Je m'occupe du photomaton. C'est un travail propre. Je porte une blouse dessus et rien dessous. J'ai le teint clair parce que je suis une vraie rouquine. Ça veut dire que l'intérieur de mes cuisses est laiteux et que c'est surtout là que les clients regardent. Je vois leurs yeux entre les fentes du rideau. Ils gagnent du temps. Ils cherchent leur monnaie. Les plus malins disent que la machine est détraquée. Quand c'est un vieux,
je la bâcle. Je l'envoie aux pelotes. Mais quand c'est un beau garçon, je m'arrange toujours pour me frotter contre lui. Pour jouer. Le prétexte, c'est de lui prendre la tête pour la mettre droite ou de régler le siège tournant à la bonne hauteur. Le jeune homme brun est venu trois fois la semaine dernière. Il ressemble à Tony Curtis quand il était plus jeune. Des grands cils. Tout à fait mon type. On dirait qu'il l'a senti. Nous avons rendez-vous ici. Je l'ai vu démarrer l'autre jour. Il me suivait dans la rue. J'ai joué le jeu. J'ai fait semblant de ne pas le remarquer. Je le voyais dans mon rétro. Il faisait vraiment corps avec la machine. Il faut vous dire que je suis "motesse". J'ai une 500. Eh bien lui, croyez, ne croyez pas, c'est une 750. Il dépote, il hurricane. Il m'a laissé sur place. WRRRWWRRRUMM! Le lendemain, il est revenu faire des photos. Je l'ai attaqué bille en tête. On a parlé 2 roues. Justement le voilà.

Billy-ze-Kick
Tu me suis?

Claudine
Il a les plus beaux yeux du monde.... (elle dresse son pouce) Oh Yeah ! (ils vont derrière le drap ; debout) – Il me fixe sans rien dire... Il m'embrasse... Il embrasse bien... Je veux que tu me le fasses. (Elle parle sur le souffle) – Je ne sais même pas ton nom... Comment tu t'appelles ?

Billy-ze-Kick
Je m'appelle Billy-the-Kick. (il l'étrangle, remet sa braguette, son casque, noir.)

Julie-Berthe (lisant la lettre d'Alcide)
"Chère Julie-Berthe, Je suis près de toi. Partout et nulle part. Je te regarde dormir. Je suis prêt à t'obéir. Un mot de toi et j'exécuterai tes ordres. Désigne-moi qui tu veux tuer et tu verras ce sera fait. Ton dévoué Billy-ze-Kick".
Une merveille. Un rêve. Maintenant, c'est plus les fourmis, les zescargots, les sauterelles que ze vais truquer, c'est les zens. Et c'est bien plus chouette et youp-la-la! Z'ai à ma disposition un assassin qui truque et des victimes. Mais des vraies, hein. Pas des fausses comme à la télé ou sur les zillustrés. Ze zoue avec des grandes personnes grandeur nature. Voulez-vous que ze vous dise ? Ze sens que si ce que z'envisage marsse, ze vais me payer du bon temps. (elle relis le papier) À entendre Billy z'ai qu'à souhaiter pour qu'il truque. Il faudrait d'abord que ze sasse qui est Billy. Pour passer ma commande. Allez Zulie-Berthe, ze m'invective, sersse ! Sersse qui ça peut bien nêtre ! Remue-toi, godiche ! Reste pas là comme une buse ! Z'ose pas trop sortir au cas zoù Zuliette rentrerait. Zut, zut. Mais z'au fait, où qu'elle est ? Zamais là quand y faut. Tous les z'après-midi, elle fait la jeune fille. Moi, ze pipe pas mot à Chapeau, mon papa, mais Zuzu, elle ézagère. Faudra que ze fouille de ce côté-là. Elle aurait un zulot que ça m'épaterait pas. Peut-être bien même qu'elle polissonne. Faut rezeter aucune hypothèse. Donc, premier boulot : suivre Zuzu. Deuxième boulot : tirer au clair Hippo. Troisième boulot : surveiller mademoiselle. Ze sais pas pourquoi, mais ze subodore que la Peggy, elle n'est pas nickel-nickel. Avec tout ce que ze lui raconte, elle est aux premières loges. Elle a sûrement une vie secrète. Zamais là pendant la nuit. Touzours mystérieuse. Elle serait la maîtresse à Billy, ze serais pas surprise. Surprise outre mesure, ze veux dire. Par qui ze commence ? Par elle évidemment puisse que c'est ce qu'il y a de plus près. Glambada ! Z'entends des pas dans l'escalier ! (Julie-Berthe monte sur le praticable, elle regarde par un trou dans le décor) – Mlle Spring qui rentre. Même qu'elle se dépêsse bigrement. Oh là là. (Peggy rentre chez elle. Elle pousse un gros soupir ; Chapeau arrive quatre
à quatre.) – Mr Chapeau, mon papa. Il a l'air vraiment flic. Y renifle. (elle se redresse, prend l'air d'une petite fille modèle. Stupéfaction ! ) – Mon papa ne rentre pas chez nous. On dirait qu'y a pas de pain chez nous. N'y en n'a qu'chez la voisine. Il frappe chez mademoiselle.

Chapeau (On l'entend des coulisses)
"Je peux ?"

Peggy Spring (lui répond des coulisses)
Entrez, je vous en prie.

Julie-Berthe
Alors là. Alors là. Le carré blanc, ze vous prie ! Mon papa veut à tout prix l'embrasser. Cochon ! Vieux salingue ! Ça couvait, ça couvait. Depuis huit zours, il lui tournait après. Ze savais que ça finirait mal. Décidément, en ce moment, toutes les chozes deviennent folles. Les chozes et les gens. (on entend une gifle et l'on voit le feutre de Chapeau voler sur la scène) Ze l'ai dézà dit, mademoiselle a une droite surprenante.

Chapeau (ramasse son galure, il passe d'un pied sur l'autre, susurre, aperçoit Julie-Berthe).
Julie-Berthe ! Qu'est-ce que tu fais là ?

Julie-Berthe
Et toi ?

Chapeau
J'enquêtais. Je posais quelques questions à mademoiselle.

Julie-Berthe
T'es qu'un cochon ! (ça détend tout le monde. Peggy pouffe. Elle s'étrangle de rire.)

Chapeau
Excusez-moi, j'ai du travail. (et il sort. Des coulisses: bruit dans l'escalier, Edouard.)

Julie-Berthe
Chapeau va sûrement me foutre une fessée ce soir.

Edouard dans les coulisses
Viens, viens, j'te dis ! (Julie se retourne vers Mlle Spring.)

Julie-Berthe
Vas-y, tu peux parler devant elle. Z'ai rien à lui cacher.

Edouard dans les coulisses
J'peux pas le dire... c'est au sujet de ta mère.

Julie-Berthe
Dis-le.

Edouard dans les coulisses
Non. J'peux pas, j'te dis, c'est personnel.

Julie-Berthe
Parle, c'est un Nordre.

Edouard dans les coulisses
T'aura voulu, ma vieille.(sanglots)

Julie-Berthe
Lors ? Z'écoute ?

Edouard dans les coulisses
T'aura voulu. Eh bien, ta mère, elle baise avec mon père ! (ça fait plouf dans l'atmosphère!)

Julie-Berthe
Quel coup du mauvais sort. Z'en pleurerais. Ma Zuzu salope, ze le supporte pas. (elle relève le tête, se retire la culotte de la raie des fesses, regarde Peggy fixement) Vrai, si Billy-ze-Kick existe, ze lui demande de truquer Zuzu, ma maman. (Elles sortent. Noir)

Chapeau
Pute borgne ! La mariée était une fille de Senlis. Pas d'ennemis. Pas de mauvaises fréquentations. Rien de ce côté. (il lance le drap blanc dans les coulisses). Côté Hippo, ce putain de schizophrène s'est fait reprendre. Il a grimpé en haut d'un arbre. Il s'est pris pour un oiseau et a prétendu s'envoler. Il a sauté dans le vide en criant...(imitant Hippolyte). – Vous n'aurez jamais Billy-ze-Kick ! – Heureusement qu'on a tendu une couverture en bas. On l'a emmené au commissariat. Il s'est mis à chialer, à dire qu'il était un raté. Et ça m'a soulagé, parce que si ce foutriquet avait été l'assassin de la mariée, ça m'aurait contrarié. Je veux un meurtrier qui ait de l'envergure. Il n'est pas question que j'arrête un minable. Billy ne doit pas décevoir. Surtout avec tout le ramdam qu'il a déclenché. Presse, TV et Cie. Je veux une affaire qui ait de la classe, de la tenue. Je veux une chasse à l'homme, du sang, qu'on reconnaisse mes mérites publiquement. Au fait, où étais-tu, cet après-midi ?

Juliette
Je n'ai pas bougé... j'ai dégivré le frigo. (méfiance de Chapeau)

Chapeau
Et Julie-Berthe ? Où était-elle ?

Juliette
Elle est allée chez Alcide…

Chapeau (se mouche; et sort le journal)
Un tueur terrorise une ville : Billy-the-kick frappera-t-il à nouveau ?…

Juliette (relevant la tête ; elle regarde Chapeau avec un oeil de velours.)
Minou, tu es très chouette sur la photo... C'est l'affaire de ta vie, minou ! Tu vas être célèbre si tu l'arrêtes ! Bellanger va en attraper la jaunisse ! Mais... au fait ... Comment l'assassin sait-il que Billy-the-Kick existe ? Car enfin, il n'existe que pour nous. Je veux dire pour notre famille...

Chapeau (rugit)
C'est ce que je voulais te faire dire. Qui ? Qui d'entre nous trois a parlé de Billy ? Qui a donné cette idée à un tordu ?

Juliette (se mord les lèvres et parle en aparté)
Et si c'était moi qui avais donné l'idée à un fou ? A un déséquilibré ? J'ai peut-être été dans les bras de l'assassin ? Ou j'y retournerais ? De quoi paniquer, non ? (elle frissonne). De toute façon, ce n'est pas moi. Je ne sors jamais. Je ne vois personne. Julie-Berthe en parle souvent de Billy. Il y a plein de gens qui le connaissent. Elle y a toujours cru. Surtout maintenant…

Chapeau
Pourquoi surtout maintenant ?

Julie-Berthe
D'abord, parce que c'est sur le journal. Ensuite parce que Billy lui a écrit une bafouille.

Chapeau
Il lui a écrit ?

Julie-Berthe
Oui, oui ! Pas plus tard que cet après-midi. (elle lui montre le mot). C'était là-dedans.

Chapeau (en apparté)
Ce n'est pas la même écriture que sur le premier message. – Il y aurait donc plusieurs Billy. Ou des complicités ? Où a-t-elle pris ce pot de fleurs ?

Juliette
C'est Alcide qui le lui a donné avant de partir.

Chapeau
De partir ?

Julie-Berthe
Oui. Il lui a dit qu'il s'absentait pour longtemps. Il lui a dit aussi qu'il connaissait Billy-ze-Kick.

Chapeau (hurlant)
Bon Dieu de putain de bordel d'enculé... (et sort. Noir)

On entend une explosion lointaine.
Voix off
Le premier piège d'Alcide vient de fonctionner. Bilan : un mort et trois blessés.

Cordier
Un cratère ! Un chef-d'œuvre ! Par ici, inspecteur, suivez le guide !

Chapeau
Et le conducteur de bull ?

Cordier
Ad padres !

Chapeau
Des blessés ?

Cordier
Yes, Sir ! Mais, rassurez-vous – tous des travailleurs immigrés.

Chapeau
Et alors ? C'est quand même pas de ma faute ?

Cordier
No, Sir. C'est la société qui est en cause, Sir !

Chapeau
Z'avez fouillé le pavillon ? Où est Alcide ? (Cordier siffle deux agents; ils le suivent ; Charlie-Hebdo dépasse de sa poche; il n'a pas lâché son bouquet de fleurs) – Cordier ! Vous avez l'air ridicule !

Cordier (se retourne, prend l'air incrédule, relève une mèche)
Pas possible, Sir!

Chapeau – Un clown, ce mec. Pas un flic. La nouvelle génération, vraiment exaspérante. – (à l'adresse de Cordier).
Si ! Le ridicule tue !

Voix Off (Au loin on entend une explosion).
Bilan : deux morts et un blessé.

Chapeau
Un volontaire pour aller là-haut ! Jamais vu un manque d'enthousiasme pareil ! (va en coulisses et revient avec une enveloppe) Rien dessus (la décachette). Tapé à la machine. (il lit). Merde à la société. Merde à celui qui le lira. Mort aux cons. Plusieurs merdes de toutes – les couleurs. Crevez sous les étrons. A bas le progrès. Et maintenant, démerdez-vous, merdeux. Et c'est signé Billy-the-kick. Impossible. Trop minable.

(Arrivée d'un pandore).
Le Pandore
Inspecteur, mes hommes viennent de trouver un cadavre. Du sexe féminin. Vingt ans environ. Etranglée. Violée. Crime de sadique. A noter un graffito au feutre rouge sur l'abdomen de la victime. Ecriture lettres-bâtons. Signature : Billy-the-kick. Je me suis permis.

Chapeau (gaiement)
J'ai un nouveau cadavre sur les bras et Bellanger qui n'est pas là. Un graffito, hein?

Le Pandore
Affirmatif.

Chapeau
Vous êtes Corse?

Le Pandore
Que non Millo Diou ! Je suis de Figeac ! (Noir. Le guéridon s'allume faiblement et on entend la voix off)

Voix off
À c't' heure, Charlot Bellanger refoulait du goulot et bobinait du colon avec enflure du pancréas et tortillon dans le grêle tripou tellement son épicurien dîner s'avérait difficultueux à sucdigestiver. (On entend les trois coups.) Hippo vient d'assommé son infirmière de garde.

Hippolyte
Je t'attendais, Julie. Tu es tout à fait en beauté.

Julie-Berthe
Ce n'est pas vrai, ze suis mosse. Z'ai eu une journée affreuse. Z'ai attendu maman tout l 'après-midi et après, z'ai appris sur elle des çozes contrariantes. Après, papa a fait une scène. Il est reparti comme une Nappolo. En outre, z'ai manzé trop de n'yaourts. Z'ai le teint tout brouillé. Après la télé m'a fatigué les zyeux. On ne devrait pas veiller, même à mon nâze...(Hippo lui tend sa cravate) Non, Hippo. Ne sois pas fâché... ze ne t'embrasse pas. Ze suis trop laide. La saleur n'a rien arranzé.

Hippolyte
Julie-Berthe ! Tu as encore bouffé des bonbons !

Julie-Berthe
Oh, zuste deux ou quatre... ze ne sais plus zexactement.

Hippolyte
Tu sais, j'ai eu beaucoup de mal pour venir te voir. Ils m'avaient enfermé à clef.

Julie-Berthe
C'est pas toi, Billy ! Hein, que c'est pas toi, Hippo ?

Hippolyte
H é, hé, c'est selon...

Julie-Berthe
Peuh ! C'est même pas toi ! C'est mademoiselle. Z'ai cozité.

Hippolyte
C'est pas mademoiselle. A preuve : Billy y viole. Mademoiselle, elle peut pas ! C'est une fille.

Julie-Berthe
Z'en suis pas si sûre. Tant que z'aurai pas vu sa zézette. En tout cas, t'es dangereux. Pas vrai, chef ? Hein que t'es dangereux. Au poste, ils l'ont dit. Tout le monde pense que tu peux tuer comme un rien.

Hippolyte
C'est vrai ça. (remonte ses lunettes)

Julie-Berthe
Bref, si tu ne m'offres pas la bague que tu m'as promise, je ne t'aimerai plus. Ce sera physique, donc plus fort que moi.

Hippolyte
Je la ferai voler par un de mes hommes. (il s'essuie les paumes sur son gilet de laine )

Julie-Berthe
Ne vole pas n'importe quoi, je te prie, et surtout pas de la camelote. Dans les surprises, les bagues sont affreuses. C'est du toc. Z'en voudrais une comme celle de la Chanteuse.

Hippolyte
La Karapian?

Julie-Berthe
Voui. La Karapian. Ze te préviens, Hippo, quand ze serai grande, ze rentrerai tard. Comme ma mère. Ze te préviens, z'aime mieux te prévenir, il faudra que tu sois patient.

Hippolyte
Je le serai. Je t'attendrai sagement. Nous aurons un grand ascenseur très très confortable. Ça me sera plus facile.

Julie-Berthe
Avec une cheminée ?

Hippolyte
Oui. Et je serai devant le feu quand tu rentreras.

Julie-Berthe
Tu ne diras vraiment rien de désobligeant si ze rentre à minuit tous les soirs ?

Hippolyte
Non. Non, rien. D'ailleurs, je casserai ma montre pour ne pas savoir l'heure.

Julie-Berthe
Très bien. Pour te récompenser nous zallons faire un tour d'ascenseur. Tu veux ou tu veux pas ?

Hippolyte
C'est dangereux. Ils risquent de me reprendre.

Julie-Berthe (méchamment; elle louche presque)
Si tu es Billy, tu n'as peur de rien. C'est comme ça dans l'histoire.

Hippolyte
Alors, allons-y. (dans l'ascenseur; chaleur intolérable; Julie remonte sa jupe ; Hippo mal à l'aise)

Julie-Berthe
N'oublie pas que tu m'as aussi promis que nous aurions un arbre pour les grandes vacances.

Hippolyte (hypnotisé par ses cuisses duveteuses)
Je n'oublie pas.

Julie-Berthe
Il faudra aussi avoir un sien. Zaune. Z'y tiens beaucoup. Un sien féroce. Et ze ne veux pas que ta mère nous zembête, qu'elle se torde les bras dès qu'elle me voit.

Hippolyte
Ma mère ne viendra pas nous importuner. Je ne lui permettrai pas. D'ailleurs, je déteste ma mère.

Julie-Berthe
Si tu es Billy, tu n'as qu'à la truquer. Mon papa, dit que tu devrais te débarrasser du ventre de ta mère.

Hippolyte
Je la tuerai.

Julie-Berthe
Il faut que ze rentre avant que Chapeau revienne. Mais zavant de se séparer, ze veux te dire quelque çoze de grave. Alors, pouce ! Ze zoue plus ! Voilà: si tu es vraiment Billy-ze-kick, ce que ze crois pas – mais z'on sait zamais – il faut que tu tues ma maman. Juliette, elle a fait des grosses bêtises. Ze te préviens, z'ai dit la même çoze à Mademoiselle. C'est un concours de crime, quoi ! Çui qui le fera le premier, aura gagné. Ce sera lui, Billy-ze-Kick.( Noir)

Voix off
Le soleil levant apparut sans prévenir et cuivra le cyprès. Bellanger ouvrit doucement ses volets et s'étira devant la campagne.

L'écrivain (erre sur la scène et se remémore les scènes passées)
Hippo s'était mis en route pour la forêt dès le matin. Il avait coupé par les terrains vagues, passant devant les restes du pavillon d'Alcide. Il s'était arrêté un moment devant l'enclos, se recueillant devant un grand platane qui semblait être le tout dernier arbre vivant de la région. Il s'était dit que c'était au sommet de celui-là qu'il aurait aimé grimper avec Julie-Berthe. Sur les indications d'Edouard, il avait trouvé sans peine l'endroit où tapinait Juliette. Assis en tailleur, il tira son gimel au Violon de sa poche et commença à éplucher des bûchettes de bois vert. Les rouages de son cerveau lui faisaient un curieux mal de tête. Il lui sembla que les chênes de la forêt avaient grandi. Que le sol, en tout cas, avait reculé. Qu'il était de plus en plus coupé du monde réel. Il continua à tailler ses morceaux de bois. Il leur donnait, sans s'en rendre compte, la forme de femmes aux poitrines agressives. Il les baptisa Karapian, Achère, Juliette et Peggy Spring. Il prit la plus laide et il l'appela maman. Avec un clou, trouvé par hasard, il la fixa sur une planchette. Il détacha son chronomètre de son poignet et le cassa sur son talon. Aussitôt, le Temps s'arrêta.

Julie-Berthe
Y'a pas à tortiller. Y'a pas deux mesures. Y'a pas d'je veux, il faut que je sache. Un zour, un zour, il faudra que ze tue quelqu'un pour voir comment ça fait. C'est une sensation que ze veux connaître. Une fois, zuste une fois et ze recommencerai plus ! Pour
le moment, z'ai le cœur qui mille-patte dans mon cou tellement ze suis zexcitée. (Elle se penche et regarde à travers les coulisses, dos au spectateur). Peggy est dans son lit. Elle dort encore. Ze vois son zoli dos. Un drôle de zoli dos, mon vieux. Zuste un drap sur elle qui lui marque les fesses. Elle bouze un peu. Voui, elle se réveille. Elle court à l'armoire à glace. Zut ! Ze vois pas bien. Si ! Ze vois mieux. C'est limite mais ça va. Ça y est elle se débarrasse du drap, elle se regarde. Ah ! les zolies fesses. La v'là de profil. Glambada ! ! La zézette de mademoiselle, c'est un zizi. La zézette de Melle Spring, c'est un gros zizi. (Julie-Berthe s'assoit, bouleversée). Maintenant, tout est clair. Peggy, c'est une enveloppe. Ze suis sûr qu'avec ma commande de crime, il y aura du nouveau en rentrant.

Peggy Spring (entre en scène avec un miroir à la main et une cape rouge. Elle parle à Billy dans le miroir).
William-Cyril-Jonathan Woolf. T'es inquiet Billy ? (elle pose le miroir et sa cape). J'ai frappé trois fois en 24h. C'est à chaque fois le même processus. La vue d'une femme que je désire crée le déclic. Je la veux. Je me sens l'envie de la prendre. De la garder entre mes jambes. De la combler. C'est après que tout se gâte. La vulgarité, la blancheur, l'hyper féminité d'une femelle suffit à me faire peur. A me rendre fou de peur. De peur. Pas d'autre chose. La terreur de ne pas être – à la hauteur. De ne pas être puissant.
De ne pas avoir assez de sève. De manquer de force – dans mon membre. (Billy se secoue. Il prend la carabine et l'épaule avec rapidité une fois, deux fois. – Il fait volte face vers le public.) Les armes m'ont toujours rassuré. (Il retourne l'arme contre lui).
Je tue Billy (et il retourne l'arme contre le public). Autant de fois que je le veux. Encore. Plus fort. A répétition. Au comble
de la colère, de la virilité. Et sur les mortes, je suis le plus beau. (il arme la culasse). Le seul (il tire), l'exceptionnel (il arme la culasse), le surmâle (il tire à nouveau). Oui dans ces conditions-là, je suis capable de me surpasser. (il abaisse l'arme). Tu te rappelles la première fois où tout avait commencé : une hystérique, une amie de ma mère. Elle m'avait presque obligé à faire le truc. C'était la première fois. Mes nerfs étaient prêts à craquer. Je sentais que j'allais réussir, devenir un homme, passer l'épreuve. Et puis, elle s'est mise à crier, à hurler, à devenir chienne, à demander encore et que je la frappe au visage, plus fort et je l'ai fait. Elle a fait floc. Je me rappelle, je me rappelle son cou, un peu frippé qui brusquement s'est couvert de rougeurs. Alors je l'ai serré, serré jusqu'à ce qu'il craque comme une gousse de petits pois qu'on écosse. C'est seulement après que je me suis senti grossir, redevenir féroce, dur, viril. Au début je me suis fait horreur alors je me suis habillé en femme pour ne plus séduire. Mais j'ai recommencé. La faute de Julie-Berthe. Cette fillette est un démon. Elle m'a dit l'autre jour : "z'aimerais tuer quelqu'un d'heureux pour qu'il ne s'en aperçoive même pas". J'avais écrit sur une feuille de papier : "Truquée, ma vieille ! " Une expression typiquement Julie-Berthienne et je l'avais fait porter par un enfant de choeur. Croix sur la poitrine de la jeune femme. Feu. Coït à distance. Sans même toucher la victime. Le deuxième coït, je l'ai prémédité. J'ai effacé toutes les traces de sa moto. Quand au troisième, il a été le fruit du hasard. Vraiment. Un jour, je me ferai prendre parce que je ne pourrai pas résister. Au début Billy-the-kick c'était un tampon entre moi et les flics. Après c'est devenu une énigme que j'ai voulu coller à cet imbécile de Chapeau ce flic à la gomme. On ne se refait pas. Pourquoi pousser l'absurde jusqu'à aller tuer Juliette? Parce que Julie-Berthe a planté ses yeux de baigneur dans les miens? Non, mille fois non. La vérité c'est que Juliette est le type de femme dont j'ai envie. Elle est souillée, elle appartient – à tout le monde et moi William-Cyril-Jonathan Woolf si je la tue, je serais le seul à la posséder pleinement, gratis, puissamment, fortissimo. Noir

Juliette est sur l'avant-scène, Hippo entre et s'avance sans bruit sa cravate dans les mains. Il se tient derrière elle. Elle se retourne au dernier moment. Un sursaut. Ils se regardent sans rien oser dire. Hippo remonte ses lunettes.

Juliette
Hippo, qu'est-ce que vous faites là ?

Hippolyte
Je vous regardais.

Juliette
Vous êtes timide, Hippo. Venez donc près de moi... ( Elle lui tend les bras. Il vient en gestes raides s'asseoir auprès d'elle. Elle pointe ses seins en obus; il frissonne.) Vous avez quelque chose contre le sexe ?

Hippolyte
Rien. Et surtout pas celui-là. Le vôtre. Le beau. Elle se risque à lui prendre la main.

Juliette
Vous êtes puceau, Hippo ? (Il est en sueur. Il se sent retomber en enfance).

Hippolyte
Les femmes sont obscènes…

Juliette
Les femmes sont douces, Hippo. Vous êtes un petit garçon, un bébé. Elle lui caresse les cheveux.

Hippolyte
Non ! Pas les cheveux ! Je ne veux pas qu'on me touche ! Il se recule, effrayé, dangereux. (C'est une mauvaise piste, elle le rattrape de la parole, du bout des mots.)

Juliette
Vous ne direz rien à mon mari, n'est-ce pas ? Ce serait le comble. D'ailleurs, vous n'êtes pas nickel, dans cette histoire... (agressive, elle attaque) ... Vous tripotez ma fille dans les ascenseurs ! Vous êtes obsédé du Toboso ! C'est la mère qui vous parle ! Laissez la petite à ses illusions, à ses bonbons à la menthe !

Hippolyte
Je n'ai jamais touché à Julie-Berthe.

Juliette (elle lui arrache la cravate des mains)
... Si c'est de sensations que vous avez besoin, je viendrai vous en procurer tous les matins ! (Elle lui remet sa cravate autour du cou et lui arrange le col). Je viendrai prendre ma douche chez vous... j'enfilerai mes bas au pied de votre lit... tenez, je vous offre une caresse tous les mercredi...

Hippolyte
Allez vous faire foutre ! C'est de la corruption. Je suis un schizophrène, moi, madame ! Un délirant, pas un érotomane !

Juliette
Eroto-to et roplo-plo, my foot ! Personne n'y résiste ! Laisse-moi te faire voir... (Elle le prend par la cravate et l'entraîne derrière le décor central.)

L'écrivain
Hippo était parti pour longtemps. C'était un paysage neuf. Une terre vierge. Un long voyage. Il était en litière, en victoria. La troïka,
la chaise à porteurs, l'essoufflèrent tout à fait. Le P.L.M. sortit en rugissant des canyons du Colorado : les bisons étaient lâchés.
Il rua dans les brancards, il baissa les dossiers, il frappa le capitonnage. On obliqua vers l'est. C'était Vladivostok, cette femme-là. Singapour. La Bérésina. Une torpédo, une Formule 3, 2, 1. Une autochenille, un taxi ravageur. A trois cents à l'heure dans la ligne droite des Hunaudières, il percuta les glissières de sécurité. Le service d'ordre était bien fait. Les pompiers arrivèrent. Hippo fut noyé dans la neige carbonique. Le silence. Le vide. Le noir. Au bout de trois quarts d'heure, il ralluma le plafonnier. Il se gratta le menton. Sa barbe avait poussé. En d'autres termes quand Hippo reprit ses esprits, il était seul. Juliette avait disparu.

Voix off
Un peu partout il était 17h. Dans le Lot, le commissaire Bellanger allait vers Montcuq afin de retrouver Gabrielle. Combien de temps faudra-t-il au commissaire pour rejoindre sa cavalière?

L'écrivain
Mais il est dix-sept heures ailleurs aussi. Hippo, à la terrasse d'un café. Edouard, au 6e étage de l'achélème. Juliette,
à la guinguette. Chapeau inspecteur, grille sa dixième cigarette. Le fils Bellanger, matraqué la veille, à l'Hôtel-Dieu. Billy-the-kick,
au 8e étage, a repris la forme de Peggy Spring. (retourne à la table et tape à la machine...) Il prend sa combinaison de motard
et descend. Roger Chapeau commence sa filature. Il voit Peggy entrer dans le garage et en ressortir à vive allure, couchée sur une 750. L'affaire de sa vie commence. (Noir)

Juliette (assise à la table comme à celle d'un bar)
Chou, drôlement chou, la vie !

Peggy Spring
Bonjour, Juliette. Vous permettez que je vous appelle ainsi ?

Juliette (un peu partie)
Soit-il.

Peggy Spring
Justement, je voudrais me joindre à vous. Est-ce que vous m'accepteriez?

Juliette
Quoi ? Tapiner ?

Peggy Spring
Voui. Je voudrais qu'on m'apprenne...

Juliette
Comment avez-vous su que j'étais par là ? Par Edouard ?

Peggy Spring
Non. Par Achère.

Juliette
Décidément, c'est mon dernier jour. Tout le monde est au courant. Ça va mal se terminer.

Peggy Spring
Alors, vous me prenez avec vous, oui ou non ?

Juliette
Si tu veux entrer dans la carrière, il faut t'échancrer.

Peggy Spring
Davantage ?

Juliette
Dégage tes richesses, montre ta ligne de flottaison. Tu est pourvue comme une châsse. Prospecte vers l'avant. Et la démarche ? C'est important, le style. Balance vers l'extérieur, Peggy. Donne du mou. Rends du bassin. Reprends du corps vers l'intérieur et maintenant, poulette, expédie la même quantité sur l'autre versant. Voilà ! Bien ! ... les hommes chavirent à l'outrance du fessier.
Tu jardineras vite. Tu es douée, Peggymuche. (elle l'emmène vers la table). – Voilà ta crèche ! Qu'en penses-tu ?

Peggy Spring
C'est Bethléem ! C'est l'endroit rêvé pour étrangler Juliette. (Elle s'avance vers elle pour accomplir son forfait).

Juliette
Ciel ! Mon mari ! (elle détale, suivie par Roger.)

Chapeau
Où est-elle ? Bon Dieu, où est-elle ? (il court dans les coulisses, puis repasse) z'avez pas vu passer une... Partie sur Paris, hein ? J'aurai ta peau, Léon. (Noir)

Julie-Berthe
Comme ze m'y attendais pas, y a personne de rentré. Chez Peggy, ze ferais mieux de dire chez Billy, bouclé. A la cave, rien. Hippo, absent. Edouard, ze le trouve pas non plus. Pas chez lui. Pas sur la terrasse. Pas de trace. Pas de messaze. Chez nous, les Chapeau, c'est le désert itou... Y fait noir. Z'attends. (montre la petite bouteille). Ze compte bien m'en servir sur ma grand-mère Aïeule si elle fait mine de vouloir m'emmener à Angoulême. Ze vais te la truquer facile. A son âze, quatre-vingt-deux, quatre-vingt-trois, c'est pas grave et moi, ça me donnera de l'expérience. (Julie-Berthe parle au flacon en imitant la voix de sa grand-mère.) Julie-Berthe, qu'est-ce que tu fais sur le trottoir à une heure pareille ? En voilà des manières ! Ze prends le frais et ze t'emmerde ! Y faut tout de suite frapper fort. Surtout les vieilles peaux. (Peggy Spring traverse la scène en moto) C'est Billy sur sa moto. Exactement comme dans l'histoire. Glambada. Ze suis zen selle. Enlevée ! Ze suis zenlevée ! C'est la zoie, c'est le pied ! Pas le temps de demander, pas le temps de faire truc. D'un seul coup, y a des zendarmes plein la rue devant nous. Z'ont des zarmes. (Julie-Berthe imite Billy qui se courbe, rentre les zépaules). Il assélère. C'est chouette. C'est très chouette. ça hurle. Le moteur et les voix. Tatata-tatata, miaou, miaou, Zzzzin-Zzzzin ouououh. (Elle tombe à genoux) Ze sens plus si mes mains tiennent Billy ou si ze l'ai lassé. Encore un mot qui gargouille dans ma bousse. Blouc, blouc, blouc. Truc. (Elle s'écroulée puis relève la tête) Un mot qui veut tout dire. Un mot qui veut dire maman si on veut. Derrière c'est le noir. Derrière, ça vaut pas le coup. Y a rien. Truc. Ze suis truquée, Hippo. Ze vais grimper sur l'Arbre. Il faut que tu viennes vite. Ze t'attends. Avant il faut que tu fasses tout ce que tu m'as promis de faire pour l'Arbre, viens vite... viens même si z'ai été messante et gourmande et négoïste. Et tout, et tout.... (Noir)

Voix off
Bellanger, les bras en lasso, noeud-coula Gabrielle. Charles transpirait à l'endroit, Gabrielle à l'envers. Ils dansèrent jusqu'à ne plus faire qu'une odeur.

L'écrivain (à la machine à écrire)
Chapeau va en direct, devant un immense public, procéder à l'arrestation spectaculaire – qui replâtrera le prestige de la police. L'écrivain arrête de taper et s'adresse au spectateur. Il y a eu hier, une sale affaire. Une échauffourée pas très digne. L'Extrême Droite tenait métinge à la Mutualité. Entendons-nous bien sur le métinge. Un dégueugueu. Fasciste, quoi. Halte à l'immigration sauvage des travailleurs étrangers ! Natürlich, les Gauchistes ont réagi. Du coup la police a chargé les gauchistes et protégé
les fachos. Bravo, bravo, bravo ! C'est comme ça que le fils Bellanger a morflé. Bientôt crevé, le fils du commissaire. Gauchiste. Fallait pas y aller.

Voix off
Bellanger dans le Capitole de nuit retourne tout cela dans sa tête. Il n'est pas tout à fait sûr d'avoir choisi le bon côté de la barricade. (Noir).

(On entend une voix dans les coulisses). Il est là! Il est là! Là-bas, regardez! (La lumière s'allume, Billy est enroulé dans sa cape et se trouve piégé face aux spectateurs, son fusil dans les mains).

Billy
Je sais que je suis perdu. Rien pour défendre ma vie.

Chapeau
Billy-the-kick. Rendez-vous ! Rendez-vous ! Vous êtes cerné. C'est fini ! Mettez les mains sur votre tête ! Avancez lentement dans ma direction ! (Une poursuite se met à fouiller le plateau. Billy voit passer le faisceau au-dessus de lui. Puis, comme la lampe revient sur ses pas, il épaule et tire. Le projecteur s'éteint. Noir).

Chapeau (sortie de jeu et adresse aux spectateurs. Genre émission people de TF1). Je pense honnêtement que je suis le seul
à pouvoir lui parler. Je ne suis pas un héros. Mais je vais me rendre auprès du forcené et je vais essayer de le raisonner. (Rejet du feutre en arrière). ... Comme vous le savez, ma propre fille, âgée de sept ans, a été blessée par balle alors que Billy essayait
de l'enlever. J'ai besoin de parler à cet homme. Voilà, c'est tout. Les mots n'ont pas de sens. Je ne veux pas que le sang continue à couler. Je vais tenter le tout pour le tout. (Chapeau éternue plusieurs fois). Billy ! Billy ! C'est moi, Chapeau ! Je viens à vous.
Je veux vous parler. Juste vous parler... Je suis sans armes. Il s'avance ; Billy se dirige vers la table ; Chapeau sort un mouchoir
et se mouche ; il s'éclaircit la voix. Peggy ? Peggy ? Vous êtes là ? Grimace de Billy qui recule sous la table. Allons, Peggy, ne faites pas l'idiote... Peggy enfin Billy, si tu te laisses capturer, il y aura des circonstances atténuantes... (Explosion.)

Voix off
Le troisième piège d'Alcide Préboit vient de fonctionner. Bilan : deux morts à déplorer.

Martine
Cinq !... cinq morts, vous voulez dire...

Fredo
… et six blessés. Si l'on additionne les victimes des autres explosions.

Martine
Sans compter trois femmes assassinées, un suicidé et une petite fille qui respire à peine. Ca fait ! Tout de même ça fait du monde !

Fredo
Oui. Mais que voulez-vous, il faut bien partir en congé.

Epilogue

L'écrivain
En plein cœur de la ville-achélème, Juliette, habillée en veuve Chapeau, sortait à petits pas glissés de l'église de béton. Elle était en pleurs et serrait le bras du commissaire Bellanger. Soudain, un coup de feu claqua, pas plus fort qu'un volet qui bat. Des pigeons s'envolèrent. La veuve s'arrêta. Elle parut surprise par une fatigue accablante. Elle se raidit comme une poupée et sembla se casser par le milieu. Elle roula pendant trois marches et fit halte gracieusement. Une poussée du vent rabattit son voile tramant ainsi son beau visage. Une tâche rouge s'élargit sur sa poitrine. C'était du sang. Un sang rouge et plutôt aimable à regarder. Voyant qu'elle était morte, le commissaire Bellanger se mit à courir sans savoir exactement où il allait, comme un canard à qui on aurait brusquement coupé le cou. Tous le cortège l'imita par peur de mourir sous les balles. Il y eut des hurlements, plusieurs chutes sans gravité, un enfant qui cria maman et des tas de gerbes de glaïeuls qui s'éparpillèrent sur le sol. Au milieu de la jonchée rouge, Juliette resta seule. Hippo la regarda au travers de sa lunette télescopique. Il se dit que pour un jour de deuil, c'était d'une gaieté folle. Que Julie-Berthe aurait acclamé. D'un seul coup, il lui vint à l'esprit qu'il aurait aimé par dessus tout s'étendre sur la jeune femme et posséder son corps. Il aurait voulu pouvoir lui faire l'amour. Comme il l'avait fait une fois. Il eut la certitude qu'il se serait surpassé. Il se sentait puissant. Virilisé par son acte. Une onde chaude monta à son insu par le tuyau de son sexe. Et déborda. Il redevint conscient en regardant son ombre recroquevillée sous lui. Il fallait qu'il quitte cette terrasse avant qu'on le repère. Qu'il fasse exactement ce qu'il avait prévu de faire. Rien d'autre. Qu'il ne perde pas la tête. Qu'il ne fasse pas appel à ses sentiments, à son émotivité, à l'improvisation. Pas seulement pour ne pas être pris, surtout pour pouvoir recommencer. On n'attrape jamais Billy-the-kick.

Fin