Oui mais nous alors moi je...
Directeur artistique : Martine Roussarie (comédienne)

 

- Mise en scène : Martine Roussarie
- Adaptation et dramaturgie : groupe "Oui mais nous, alors moi je..."
- Régie Son et Lumières : Margaux Fiale, Michel Saffon
- Décors : Dominique Bouchard, Traces & Cie
- Assistance technique : LMS (Chauny), Bernard Levandowski
- Photographies : Dominique Bouchard et Victor Valente
- Jeu : Yves Brygo, Anita Jeudy, Alfredo Fiale, Martine Roussarie et Emilie Saffon
- Création en octobre 2002 à l'Horloge, Tracy-le-Mont (60170)


Ce spectacle a été joué :
- en novembre 2002, salle Saint-Gobain, Thourotte (60150),
- en avril 2003, dans le cadre du festival de théâtre amateur Côté Jardin à la salle des fêtes, Crisolles (60400),
- en mai 2003 à la salle Dagobert, Verberie (60410),
- en mai 2003 au Lycée Horticole, Ribécourt (60170),
- en juillet 2003, dans le cadre du festival Village-sur-scène à la Maison des Jeunes, Cambronne-lès-Ribécourt (60170).

 

 

PASSIONNÉMENT de Ghérasim Luca

Le lecteur (Yves)


pas pas paspaspas pas
pasppas ppas pas paspas
le pas pas le faux pas le pas
paspaspas le pas le mau
le mauve le mauvais pas
paspas pas le pas le papa
le mauvais papa le mauve le pas
paspas passe paspaspasse
passe passe il passe il pas pas
il passe le pas du pas du pape
du pape sur le pape du pas du passe
passepasse passi le sur le
le pas le passi passi passi pissez sur
le pape sur papa sur le sur la sur
la pipe du papa du pape pissez en masse
passe passe passi passepassi la passe
la basse passi passepassi la
passio passiobasson le bas
le pas passion le basson et
et pas le basso do pas
paspas do passe passiopassion do
ne do ne domi ne passi ne dominez pas
ne dominez pas vos passions passives ne
ne domino vos passio vos vos
ssis vos passio ne dodo vos
vos dominos d'or
c'est domdommage do dodor
do pas pas ne domi
pas paspasse passio
vos pas ne do ne do ne dominez pas
vos passes passions vos pas vos
vos pas dévo dévorants ne do
ne dominez pas vos rats
pas vos rats
ne do dévorants ne do ne dominez pas
vos rats vos rations vos rats rations ne ne
ne dominez pas vos passions rations vos
ne dominez pas vos ne vos ne do do
minez minez vos nations mi mais do
minez ne do ne mi pas pas vos rats
vos passionnantes rations de rats de pas
pas passe passio minez pas
minez pas vos passions vos
vos rationnants ragoûts de rats dévo
dévorez-les dévo dédo do domi
dominez pas cet a cet avant-goût
de ragoût de pas de passe de
passi de pasigraphie gra phiphie
graphie phie de phie
phiphie phéna phénakiki
phénakisti coco
phénakisticope phiphie
phopho phiphie photo do do
dominez do photo mimez phiphie
photomicrographiez vos goûts
ces poux chorégraphiques phiphie
de vos dégoûts de vos dégâts pas
pas ça passio passion de ga
coco kistico ga les dégâts pas
les pas pas passiopas passion
passion passioné né né
il est né de la né
de la néga ga de la néga
de la négation passion gra cra
crachez cra crachez sur vos nations cra
de la neige il est il est né
passionné né il est né
à la nage à la rage il
est né à la né à la nécronage cra rage il
il est né de la né de la néga
néga ga cra crachez de la né
de la ga pas néga négation passion
passionné nez passionném je
je t'ai je t'aime je
je je jet je t'ai jetez
je t'aime passioném t'aime
je t'aime je je jeu passion j'aime
passioné éé ém émer
émerger aimer je je j'aime
émer émerger é é pas
passi passi éééé ém
éme émersion passion
passionné é je
je t'ai je t'aime je t'aime
passe passio ô passio
passio ô ma gr
ma gra cra crachez sur les rations
ma grande ma gra ma té
ma té ma gra
ma grande ma té
ma terrible passion passionnée
je t'ai je terri terrible passio je
je je t'aime
je t'aime je t'ai je
t'aime aime aime je t'aime
passionné é aime je
t'aime passionném
je t'aime
passionnément aimante je
t'aime je t'aime passionnément
je t'ai je t'aime passionné né
je t'aime passionné
je t'aime passionnément je t'aime
je t'aime passio passionnément.

PREMIER AMOUR de Yvan Tourgeniev

Alfredo
Nous sommes bien d'accord ? Chacun de nous a promis de raconter l'histoire de son premier amour. A vous le dé !

LA PERSPECTIVE NEVSKI de Nicolas Gogol

Emilie
La belle tourna encore la tête, et il lui sembla qu'un léger sourire avait passé sur ses lèvres. Il frémit tout entier, n'en croyant pas ses yeux. Non, c'était un réverbère dont la lumière trompeuse avait jeté sur les traits de la jeune femme l'apparence d'un sourire ; non, c'étaient ses propres rêves qui se moquaient de lui ! Mais son souffle s'arrêta dans sa poitrine, il n'y eut plus en lui qu'indéfinissable palpitation, une flamme emporta tous ses sentiments et tout devant lui se couvrit d'une espèce de brouillard ; le trottoir se dérobait sous ses pas, les calèches et leurs chevaux au galop semblaient immobiles, le pont s'étirait et se rompait à son arche, les immeubles se retournaient sur leur toit, la guérite du factionnaire s'abattait vers lui tandis que la hallebarde, ainsi que les lettres dorées et les ciseaux peints d'une enseigne, semblaient briller suspendus à ses cils. Tout cela était l'effet d'un regard, d'un mouvement vers lui d'une jolie tête. Il n'entendait plus, il ne voyait plus, il ne percevait plus, il glissait sur les traces légères des adorables petits pieds, tout en s'efforçant de modérer la rapidité de ses pas emportés au rythme des battements de son cœur. Par moments un doute le prenait : était-il vrai que l'expression du visage de la jeune femme eut été si bienveillante ? Alors il s'arrêtait un instant, mais les battements de son cœur, une force irrésistible et le bouleversement de tout son être le rejetaient en avant. Il ne sut même pas comment soudain se dressa devant lui un immeuble de trois étages, comment d'un seul coup quatre rangées de fenêtres le regardèrent de toutes leurs lumières, comment la rampe du perron d'entrée lui opposa brusquement son choc de fer. Il vit l'inconnue gravir rapidement l'escalier, se retourner, mettre un doigt sur ses lèvres et lui faire signe de la suivre. Ses genoux tremblaient ; ses sentiments, ses pensées étaient en feu ; un éclair de joie lui transperça le cœur d'une insoutenable brûlure. Non, ce n'était plus un rêve ! Dieu ! que de bonheur en un clin d'œil ! une si merveilleuse vie vécue en deux minutes !

QUATRAINS de Omar Khayyàm


Le lecteur


L'amour qui n'est pas sincère est sans valeur ;
Comme un feu presque éteint, il ne réchauffe pas.
Le véritable amant, pendant des années, des mois, des nuits, des jours, Ne goûte ni repos, ni paix, ni nourriture, ni sommeil.

BERENICE de Jean Racine

Bérénice (Martine)
Enfin je me dérobe à la joie importune
De tant d'amis nouveaux que me fait la fortune ;
Je fuis de leurs respects l'inutile longueur,
Pour chercher un ami qui me parle du cœur.
Il ne faut point mentir, ma juste impatience
Vous accusait déjà de quelque négligence.
Quoi ? cet Antiochus, disais-je, dont les soins
Ont eus tout l'Orient et Rome pour témoins ;
Lui que j'ai vu toujours, constant dans mes traverses,
Suivre d'un pas égal mes fortunes diverses ;
Aujourd'hui que le ciel semble me présager
Un honneur qu'avec vous je prétends partager,
Ce même Antiochus, se cachant à ma vue,
Me laisse à la merci d'une foule inconnue !

Antiochus (Alfredo)
Il est donc vrai, Madame ? et selon ce discours,
L'hymen va succéder à vos longues amours ?

Bérénice
Seigneur, je vous veux bien confier mes alarmes.
Ces jours ont vu mes yeux baignés de quelques larmes :
Ce long deuil que Titus imposait à sa cour
Avait, même en secret suspendu son amour.
Il n'avait plus pour moi cette ardeur assidue
Lorsqu'il passait les jours attachés sur ma vue.
Muet, chargé de soins, et les larmes aux yeux,
Il ne me laissait plus que de tristes adieux.
Jugez de ma douleur, moi dont l'ardeur extrême,
Je vous l'ai dit cent fois, n'aime en lui que lui-même ;
Moi qui, loin des grandeurs dont il est revêtu,
Aurais choisi son cœur, et cherché sa vertu.

Antiochus
Il a repris pour vous sa tendresse première ?

Bérénice
Vous fûtes spectateur de cette nuit dernière,
Lorsque, pour seconder ses soins religieux,
Le Sénat a placé son père entre les Dieux.
De ce juste devoir sa piété contente
A fait place, Seigneur, aux soins de son amante ;
Et même en ce moment, sans qu'il m'en ait parlé,
Il est dans le Sénat par son ordre assemblé.
Là, de la Palestine il étend la frontière ;
Il y joint l'Arabie et la Syrie entière ;
Et, si de ses amis j'en dois croire la voix,
Si j'en crois ses serments redoublés mille fois,
Il va sur tant d'états couronner Bérénice,
Pour joindre à plus de noms le nom d'Impératrice.
Il m'en viendra lui-même assurer en ce lieu.

Antiochus
Et je viens donc vous dire un éternel adieu.

Bérénice
Que dites-vous ? Ah ! ciel ! quel adieu ! quel langage !
Prince, vous vous troublez et changez de visage ?

Antiochus
Madame, il faut partir.

Bérénice
Quoi ? ne puis-je savoir
Quel sujet…

Antiochus, à part.
Il fallait partir sans la revoir.

Bérénice
Que craignez-vous ? parlez c'est trop longtemps se taire.
Seigneur, de ce départ quel est donc le mystère ?

Antiochus
Au moins souvenez-vous que je cède à vos lois,
Et que vous m'écoutez pour la dernière fois.
Si, dans ce haut degré de gloire et de puissance,
Il vous souvient des lieux où vous pr”tes naissance,
Madame, il vous souvient que mon cœur en ces lieux
Reçut le premier trait qui partit de vos yeux.
J'aimai ; j'obtins l'aveu d'Agrippa votre frère.
Il vous parla pour moi. Peut-être sans colère
Alliez-vous de mon cœur recevoir le tribut :
Titus, pour mon malheur, vint, vous vit, et vous plut ;
Il parut devant vous dans tout l'éclat d'un homme
Qui porte entre ses mains la vengeance de Rome.
La Judée en pâlit. Le triste Antiochus
Se compta le premier au nombre des vaincus.
Bientôt de mon malheur interprète sévère
Votre bouche à la mienne ordonna de se taire.
Je disputai longtemps, je fis parler mes yeux ;
Mes pleurs et mes soupirs vous suivaient en tous lieux.
Enfin votre rigueur emporta la balance ;
Vous sûtes m'imposer l'exil ou le silence :
Il fallut le promettre, et même le jurer.
Mais puisqu'en ce moment j'ose me déclarer,
Lorsque vous m'arrachiez cette injuste promesse,
Mon cœur faisait serment de vous aimer sans cesse.

Bérénice
Ah ! que me dites-vous ?

Antiochus
Je me suis tu cinq ans,
Madame, et vais encor me taire plus longtemps.
De mon heureux rival j'accompagnai les armes ;
J'espérai de verser mon sang après mes larmes,
Ou qu'au moins, jusqu'à vous porté par mille exploits,
Mon nom pourrait parler, au défaut de ma voix.
Le ciel sembla promettre une fin à ma peine :
Vous pleurâtes ma mort, hélas ! trop peu certaine.
Inutiles périls ! Quelle était mon erreur !
La valeur de Titus surpassait ma fureur.
Il faut qu'à sa vertu mon estime réponde :
Quoiqu'attendu, madame, à l'empire du monde,
Chéri de l'univers, enfin aimé de vous,
Il semblait à lui seul appeler tous les coups,
Tandis que sans espoir, ha•, lassé de vivre,
Son malheureux rival ne semblait que le suivre.
Je vois que votre cœur m'applaudit en secret ;
Je vois que l'on m'écoute avec moins de regret,
Et que trop attentive à ce récit funeste,
En faveur de Titus vous pardonnez le reste.
Enfin, après un siège aussi cruel que lent,
Il dompta les mutins, reste pâle et sanglant
Des flammes, de la faim, des fureurs intestines,
Et laissa leurs remparts cachés sous leurs ruines.
Rome vous vit, Madame, arriver avec lui.
Dans l'Orient désert quel devint mon ennui !
Je demeurai longtemps errant dans Césarée,
Lieux charmants où mon cœur vous avait adorée.
Je vous redemandais à vos tristes états ;
Je cherchais en pleurant les traces de vos pas.
Mais enfin succombant à ma mélancolie,
Mon désespoir tourna mes pas vers l'Italie.
Le sort m'y réservait le dernier de ses coups.
Titus en m'embrassant m'amena devant vous.
Un voile d'amitié vous trompa l'un et l'autre,
Et mon amour devint le confident du vôtre.
Mais toujours quelque espoir flattait mes déplaisirs :
Rome, Vespasien, traversaient vos soupirs ;
Après tant de combats Titus cédait peut-être.
Vespasien est mort, et Titus est le ma”tre.
Que ne fuyais-je alors ! J'ai voulu quelques jours
De son nouvel empire examiner le cours.
Mon sort est accompli votre gloire s'apprête.
Assez d'autres, sans moi, témoins de cette fête,
A vos heureux transports viendront joindre les leurs ;
Pour moi, qui ne pourrais y mêler que des pleurs,
D'un inutile amour trop constante victime,
Heureux dans mes malheurs d'en avoir pu sans crime
Conter toute l'histoire aux yeux qui les ont faits,
Je pars plus amoureux que je ne fus jamais.

Bérénice
Seigneur, je n'ai pas cru que dans une journée
Qui doit avec César unir ma destinée,
Il fût quelque mortel qui pût impunément
Se venir à mes yeux déclarer mon amant.
Mais de mon amitié mon silence est un gage ;
J'oublie en sa faveur un discours qui m'outrage.
Je n'en ai point troublé le cours injurieux ;
Je fais plus : à regret je reçois vos adieux.
Le ciel sait qu'au milieu des honneurs qu'il m'envoie
Je n'attendais que vous pour témoin de ma joie.
Avec tout l'univers j'honorais vos vertus ;
Titus vous chérissait, vous admiriez Titus.
Cent fois je me suis fait une douceur extrême
D'entretenir Titus dans un autre lui-même.

Antiochus
Et c'est ce que je fuis. J'évite, mais trop tard,
Ces cruels entretiens, où je n'ai point de part.
Je fuis Titus. Je fuis ce nom qui m'inquiète,
Ce nom qu'à tous moments votre bouche répète.
Que vous dirai-je enfin ? Je fuis des yeux distraits,
Qui me voyant toujours, ne me voyaient jamais.
Adieu : je vais, le cœur trop plein de votre image,
Attendre, en vous aimant, la mort pour mon partage.
Surtout ne craignez point qu'une aveugle douleur
Remplisse l'univers du bruit de mon malheur :
Madame ; le seul bruit d'une mort que j'implore
Vous fera souvenir que je vivais encore. Adieu.

ŒUVRES ÉROTIQUES de Zorzi Baffo


Le lecteur (Yves)


Je réfléchis souvent sur les richesses et les avantages dont jouissent les potentats, sur leur palais, leurs plaisirs, leur luxe et leurs pompes. Je songe au bien-être dont ils sont entourés, aux honneurs qu'on leur prodigue, aux énormes revenus qui leur permettent de faire tant de largesses. Quand j'ai bien pensé à tout cela, je le compare à la pénurie où je suis réduit, et qui ne me permet pas de dépenser un sou pour m'amuser. Alors pour dissiper mon ennui, et pour rendre ma situation moins triste, je donne une bonne secouée à mon vit.

APPORTE-MOI DE L'AMOUR de Charles Bukowski

Gloria (Anita)
Vous êtes le contrôleur ?

Harry (Alfredo)
Le contrôleur de quoi ?

Gloria
Le contrôleur de la vraisemblance ?

Harry
Non, pas du tout. Comment te sens-tu , Gloria ?

Gloria
Tu es un fourreur de putes, Harry ! Tu fourres les putes !

Harry
Ce n'est pas vrai Gloria.

Gloria
Est-ce qu'elles te sucent aussi ? Elles te sucent la pine ?

Harry
Je voulais emmener ta mère, Gloria, mais elle est au lit avec la grippe.

Gloria
Cette vieille pie est toujours au lit avec quelque chose… Vous êtes le contrôleur ?

Harry
Comment est la nourriture ici, Gloria ? Tu t'es fait des amis ?

Gloria
Immonde. Et non. Fourreur de putes.

Harry
Tu veux de la lecture ? Qu'est ce que je pourrais t'apporter à lire ?
Gloria ne répondit pas. Elle leva la main droite la contempla, la ferma et s'envoya un grand coup de poing dans le nez.
Gloria, je t'en prie.

Gloria
Pourquoi tu ne m'as pas apporté des chocolats ?

Harry
Gloria, tu m'as dit que tu haïssais les chocolats.
Ses larmes coulaient à profusion.

Gloria
Je ne hais pas les chocolats ! j'adore les chocolats !

Harry
Ne pleure plus, Gloria, je t'en prie… Je t'apporterai des chocolats, tout ce que tu voudras… écoute, j'ai loué une chambre dans un motel, à trois rues d'ici, juste pour être près de toi.

Gloria
Une chambre dans un motel ? Tu y es avec une pute ! Vous regardez des films pornos ensemble, et il y a un grand miroir accroché au plafond !

Harry
Je vais rester dans le coin un jour ou deux, Gloria. Je t'apporterai tout ce que tu voudras.

Gloria
Apporte-moi de l'amour, alors ! Pourquoi est-ce que tu n'es pas foutu de m'apporter de l'amour ?

Harry
Gloria, je suis certain qu'il n'y a personne qui tienne à toi autant que moi.

Gloria
Tu veux m'apporter des chocolats ? Eh bien, tu peux te les fourrer dans le cul, tes chocolats !
(Harry sortit une carte de son portefeuille. Elle portait le nom du motel. Il la lui tendit.)

Harry
Je préfère te donner ça avant d'oublier. Tu as le droit de téléphoner à l'extérieur ? Appelle-moi si tu veux quoi que ce soit.
Gloria ne répondit pas, elle prit la carte et en fit un carré, puis elle se baissa, retira l'une de ses chaussures, y glissa la carte et remit la chaussure. Harry aperçut le docteur Jensen qui traversait la pelouse dans leur direction. Le docteur Jensen s'approcha, souriant, murmurant :

Dr. Jensen (Yves)
Eh bien, eh bien, eh bien…

Gloria
Bonjour, docteur Jensen,

Dr. Jensen
Puis-je m'asseoir ?

Gloria
Certainement ! Le docteur regarda Gloria puis Harry.

Dr. Jensen
Eh bien, eh bien, eh bien, je suis vraiment satisfait des progrès que nous avons accomplis jusqu'à présent

Gloria
Oui, docteur Jensen, j'étais justement en train de dire à Harry à quel point je me sentais plus stable, à quel point les consultations et les séances de groupe m'ont aidée et comment je me suis débarrassée de cette colère déraisonnable, de cette frustration stérile, de cet apitoiement destructeur sur moi-même… (Gloria avait les mains croisées sur son giron et souriait. Le docteur fit un sourire à Harry).

Dr. Jensen
Gloria a remarquablement avancé sur la voie de la guérison

Harry
Oui, j'avais remarqué !

Dr. Jensen
Je pense que ce n'est plus qu'une question de patience. Dans très peu de temps, Gloria vous aura rejoint à la maison, Harry.

Gloria
Docteur ? Pourrais-je avoir une cigarette ?

Dr. Jensen
Mais comment donc ! (Le docteur tendit son briquet plaqué or, l'alluma d'un coup de pouce. Gloria inhala, exhala…)

Gloria
Vous avez de belles mains, docteur Jensen.

Dr. Jensen
Ma foi, merci, ma chère!

Gloria
Et il a une bonté qui sauve, une bonté qui soigne…

Dr. Jensen
Eh bien, nous faisons du mieux que nous pouvons dans cette vieille maison… à présent, si vous voulez bien m'excuser tous les deux, je dois parler avec d'autres patients.

Gloria
Ce gros enculé ! Il bouffe de la merde d'infirmière tous les midis…

Harry
Gloria, c'était merveilleux de te voir, mais la route a été longue et je dois me reposer. Je pense que le docteur est dans le vrai. J'ai remarqué un certain progrès. (Elle rit. Mais c'était un rire sans gaieté, un rire de théâtre, un rôle appris)

Gloria
Je n'ai fait aucun progrès, en fait, j'ai régressé.

Harry
Ce n'est pas vrai, Gloria…

Gloria
C'est moi la patiente, "tête de merlan" ? Je suis la mieux placée pour faire un diagnostic

Harry
C'est quoi, ce "tête de merlan" ?

Gloria
Personne ne t'a jamais dit que tu avais une tête de poisson ?

Harry
Non !

Gloria
Jettes-y un coup d'œil la prochaine fois que tu te rases. Et fais gaffe à ne pas te couper les ouïes.

Harry
Il faut que j'y aille, maintenant… mais je reviens te voir demain…

Gloria
La prochaine fois, amène le contrôleur !

Harry
Tu es sûre que tu n'as besoin de rien ?

Gloria
Tu retournes dans cette chambre de motel fourrer une pute !

Harry
Si je t'apportais un numéro de New York ? Tu l'aimais bien ce magazine…

Gloria
Fourre-toi New York dans le cul, tête de merlan. Et enfonces-y aussi Times magazine !

Harry (Harry se pencha et pressa la main dans laquelle elle s'était cognée le nez).Serres les dents, ne te décourage pas, tu seras bientôt guérie. Gloria ne montra en aucune manière qu'elle l'avait entendu. Harry se leva lentement, tourna les talons et se dirigea vers l'escalier. Sur la marche du milieu, il se retourna et fit un petit signe à Gloria. Elle était assise, immobile.

La Récitante (Emilie)
Ils y allaient à fond dans le noir lorsque le téléphone sonna. Harry ne s'arrêta pas, mais le téléphone non plus. C'était très gênant, bientôt sa queue mollit.

Harry
Et merde ! Allô ?

Gloria
Tu es en train de fourrer une pute !

Harry
Gloria, ils t'autorisent à téléphoner à cette heure-ci ? Ils ne te donnent pas un somnifère ou quelque chose ?

Gloria
Pourquoi tu as mis si longtemps à décrocher ?

Harry
ça ne t'arrive jamais d'aller chier un coup ? J'étais en train d'en lâcher une bonne, tu me surprends au milieu des opérations.

Gloria
ça, je m'en doute… Et tu vas finir dès que tu seras débarrassé de moi ?

Harry
Gloria, c'est ta foutue paranoïa aiguë qui t'a menée là où tu es.

Gloria
Tête de merlan, ma paranoïa a souvent été le signe annonciateur d'une vérité à venir…

Harry
écoute, ce que tu racontes n'a pas de sens, tâche de dormir un peu, je viendrai te voir demain.

Gloria
ça va, tête de merlan, finis de la fourrer. (Gloria raccrocha).

Nan (Martine)
Alors, comment va bobonne ?

Harry
Je suis désolé, Nan…

Nan
Désolé de quoi, pour qui ? Pour elle, pour moi, pour qui ?

Harry
On ne va pas en faire un feuilleton de cette histoire.

Nan
Ah non ? Qu'est-ce que tu veux en faire, alors ? Une galipette dans le foin ? Tu veux essayer de finir ? Où est-ce que tu préfères te terminer tout seul dans la salle de bain ?

Harry
Commence pas à faire la mariole, nom de dieu ! Tu connaissais la situation aussi bien que moi, c'est toi qui as voulu venir !

Nan
Parce que je savais que si tu ne m'emmenais pas moi, tu emmènerais une pute !

Harry
Oh merde, encore ce mot

Nan
Quel mot ? Quel mot ? Je vais lui téléphoner, je vais tout lui raconter.

Harry
Fais ça, pour voir ! C'est une femme malade !

Nan
C'est toi le malade, fils de pute !

La Récitante
A ce moment, le téléphone se remit à sonner. Ils bondirent en même temps. à la seconde sonnerie, ils atterrirent tous deux sur l'appareil, agrippant chacun un bout du combiné. Ils roulèrent, roulèrent sur le tapis, haletant bruyamment, bras, jambes et corps juxtaposés en une figure désespérée que réfléchissait le grand miroir accroché au plafond.

BAISE M'ENCOR de Louise Labé

Emilie et Martine


Baise m'encor, rebaise-moi et baise
Donne m'en un de tes plus savoureux
Donne m'en un de tes plus amoureux
Je t'en rendrai quatre plus chauds que braise
Las te plains-tu ? ça que ce mal j'apaise
En te donnant deux autres doucereux
Ainsi mêlant nos baisers tant heureux
Jouissons-nous l'un de l'autre à notre aise
Lors double vie à chacun en suivra
Chacun en soi et son ami vivra
Permets m'amour penser quelque folie
Toujours si mal, vivant discrètement
Et ne puis donner contentement
Si hors de moi ne fais quelques saillies.

CORRESPONDANCE de James Joyce

Yves
Il est une lettre que je n'ose être le premier à écrire et que pourtant, je l'espère chaque jour, tu m'écriras peut-être. Une lettre destinée à être vue de moi seul. Peut-être me l'écriras-tu et peut-être calmera-t-elle la ferveur douloureuse de mon désir.

Anita
j'aimerais tant que quelqu'un m'écrive une lettre d'amour il n'y avait pas grand-chose dans la sienne et je lui avais dis qu'il pouvait m'écrire ce qu'il voulait dans le vieux Madrid

Yves
Ma chère Nora, ce soir tandis que je marchais, je me suis mis à soupirer…

Anita
les sottes de femmes se figurent l'amour soupirs et moi j'expire pourtant je pense que s'il l'écrivait il y aurait un peu de vrai vrai ou pas vrai ça vous remplit vos journées et votre vie c'est toujours quelque chose à quoi penser tout le temps et on voit tout autour de soi comme si le monde était tout neuf la première çà été celle de Mulvey

Yves
De quel nom dois-je signer ? Je ne signerai pas du tout parce que je ne sais pas quelle signature me donner.

Anita
il l'avait signée j'ai failli sauter au plafond j'avais envie de la cueillir quand je l'ai vu me suivre dans la vitrine du magasin il m'a touchée légèrement en passant.

Yves
à l'époque où je te retrouvais au coin de Merrion Square où je me promenais avec toi où je sentais ta main me toucher dans l'obscurité et entendais ta voix.

Anita
je ne croyais pas qu'il m'écrirait pour me donner un rendez-vous je l'ai portée dans mon cache-corset toute la journée je la lisais dans tous les coins et les recoins pour savoir d'après l'écriture ou la façon dont le timbre était collé falling in love again la la la la-la-la je me rappelle que je chantais porterais-je une rose blanche

Yves
Aucun homme, je crois, ne peut jamais être digne de l'amour d'une femme… Donne-moi tes lèvres mon amour…

Anita
c'est le premier homme qui m'ait embrassée sous le mur des Maures Mon amant mon jeune amant et je n'avais pas la moindre idée de ce que c'était qu'un baiser jusqu'à ce qu'il mette sa langue dans ma bouche sa bouche était toute douce jeune j'ai frotté mes genoux contre lui plusieurs fois qu'il m'apprenne pour la manière je l'ai excité beaucoup il a tout froissé les fleurs de mon corsage qu'il m'avait apporté il me regardait

Yves
Oh, comme j'ai hâte de sentir ton corps se mêler au mien, de te voir défaillir encore et encore sous mon baiser…

Anita
j'avais cette blouse blanche ouverte sur le devant pour l'encourager autant que je le pouvais mais pas trop ouvertement ils commençaient seulement à être ronds oui la mer et le ciel on pouvait faire tout ce qu'on voulait rester étendue là, toujours il les caressait à travers ils aiment faire çà à cause de la rondeur là

Yves
J'aimerais sentir ta tête sur mon épaule en ce moment …

Anita
je m'appuyais sur lui le côté gauche de ma figure le plus joli pour son dernier jour il avait une espèce de chemise transparente je pouvais voir le rose de sa poitrine il voulait toucher mon… avec son… rien qu'un instant, mais je n'ai pas voulu le laisser faire c'est pour vous que le soleil brille, comme il me disait, le jour où nous étions couchés dans les rhododendrons le jour que je l'ai amené à me parler mariage oui il y a 16 ans de ça mon dieu après ce long baiser j'en avais presque perdu le souffle oui il a dit que j'étais une fleur de la montagne

Yves
Tu me remercies du beau nom que je t'ai donné. Oui ma chérie, c'est un beau nom Ç ma belle fleur sauvage des haies, ma fleur bleu nuit inondée de pluie È.

Anita
oui c'est bien çà que nous sommes des fleurs tout le corps d'une femme oui pour une seule fois il a dit quelque chose de vrai et c'est pour vous que le soleil brille aujourd'hui oui c'est pour çà qu'il m'a plu parce que je voyais qu'il comprenait ou qu'il sentait ce que c'est qu'une femme et je savais que je pourrais toujours en faire ce que je voudrais et je lui ai donné tout le plaisir que j'ai pour l'amener à me demander de dire oui et d'abord je ne voulais pas répondre je ne faisais que regarder la mer et le ciel je pensais à tant de choses qu'il ne savait pas ô cet effrayant torrent tout au fond ô et la mer la mer écarlate quelques fois comme du feu et les glorieux couchers du soleil et les figuiers dans les jardins de l'Alaméda et toutes les ruelles bizarres et les maisons roses et jaunes et bleues et les roseraies et les jasmins et les géraniums et les cactus de Gibraltar quand j'étais une jeune fille et une fleur de la montagne oui quand j'ai mis la rose dans mes cheveux comme les filles andalouses ou en mettrais-je une rouge oui et comme il m'a embrassée sous le mur mauresque je me suis dit après tout aussi bien lui qu'un autre et alors je lui ai demandé avec les yeux de demander encore

Yves
Pardonne-moi ma bien aimée. Je me proposais d'être plus réservé. Pourtant, je ne puis que te désirer et te désirer et te désirer.

Anita
oui et alors il m'a demandé si je voulais oui dire oui ma fleur de la montagne et d'abord je lui ai mis mes bras autour de lui oui et je l'ai attiré sur moi pour qu'il sente mes seins tout parfumés oui et son cœur battait comme fou et oui j'ai dit oui je veux bien oui

LA DIVINE COMÉDIE de Dante Alighieri

Le lecteur (Yves)


Lorsque tels vœux restent mancs en partie, ne les peut-on changer à autres biens qui n'aient poids trop léger en vos balances? Biétris me regarda, les yeux remplis d'étincelles d'amour si très divines que ma vertu défaite tourna bride; et je clinais les cils, comme perdu.

LE BALADIN DU MONDE OCCIDENTAL de John Millington Synge

Pegeen
Va-t-en, je te dis et ne va pas corner aux oreilles du voisinage. (Elle le pousse dehors et ferme la porte au verrou). Ce garçon-là, il fatiguerait la patience des saints les plus paisibles. (Elle s'active, ôte son tablier et l'accroche à la fenêtre pour la boucher, Christy la suivant timidement des yeux. Puis elle vient vers lui et lui parle avec des airs caressants). Venez vous étendre à présent près du feu, jeune homme. Vous devez être démoli du voyage.

Christy encore timide, enlevant ses bottes.
Je suis fatigué, c'est sûr, une marche folle de onze jours, et des réveils d'horreur dans la nuit. Il lève son pied pour tâter ses ampoules, et la regarde avec apitoiement.

Pegeen debout à ses côtés, le regardant avec admiration.
Vous devez avoir eu d'illustres gens dans votre famille, je pense, avec les petits pieds menus que vous avez, et une sorte de nom noble, de ces noms qu'on trouve chez les puissants et les potentats de France et d'Espagne.

Christy, avec orgueil.
Nous fûmes grands, assurément, sur de vastes et venteux arpents de la riche terre du Munster.

Pegeen
Ne vous le disais-je pas, vous, un beau jeune homme bien tourné au front noble ?

Christy, saisi d'une délicieuse surprise.
C'est moi ?

Pegeen
Mais oui. Ne l'avez-vous jamais entendu dire aux jeunes filles de là d'où vous venez dans l'Ouest ou dans le Sud ?

Christy, venimeux.
Ah non alors ! Oh ! ce sont donc de fieffés menteurs dans la paroisse pelée où j'ai grandi.

Pegeen
Possible qu'ils le soient, mais vous l'avez entendu dire ces derniers jours, je pense, vous en marche de par le monde, contant votre histoire aux jeunes et aux vieilles.

Christy
je n'ai conté mon histoire nulle part jusque cette nuit, Pegeen Mike, et c'est bien fou que je fus, peut-être, de parler ici à cœur ouvert, mais vous êtes des gens de bien, je pense, et vous-même une femme bienfaisante, si bien que je n'ai pas eu peur de vous.

Pegeen
Des choses comme ça, peut-être, vous en avez dites dans toutes les cabanes et chaumières où vous avez trouvé une jeune fille sur votre passage.

Christy, allant à elle et élevant peu à peu la voix.
Je n'ai dit la chose nulle part jusque cette nuit, je vous le dis, car je n'ai pas vu votre pareille des onze longs jours que je marche le monde.

Pegeen
J'ai toujours oui dire que les poètes sont comme vous, de beaux garçons farouches, avec de grandes rages quand on leur échauffe les sangs.

Christy, s'approchant encore d'elle.
Vous avez quantité de bagues, Dieu vous bénisse, et y aurait-il offense à ce que je vous demande : êtes-vous encore seule ?

Pegeen
Qu'aurais-je besoin de me marier si jeune ?

Christy, avec soulagement.
Nous sommes pareils, alors!

Pegeen
Je n'ai jamais tué mon père. J'aurais peur de le faire, sauf si j'étais comme vous, avec d'aveugles rages me déchirant les entrailles, car je suppose que vous devez avoir eu un rude corps à corps quand ce fut la fin.

Christy, s'épanchant avec délices à ce premier entretien confidentiel. Pas à ce moment-là. (Sur un ton très confidentiel). Jusque le jour où je tuai mon père, il n'y avait personne en Irlande à connaître de quelle trempe j'étais, moi qui alors buvais, veillais, mangeais, dormais, tranquille, simple pauvre bougre, et personne pour y prendre garde.

Pegeen, sortant une couverture de l'armoire et la mettant sur le sac.C'était les filles qui y prenaient garde, peut-être, et j'ai idée que ça devait vous démanger très fort de les mener par le bout du nez.

Christy, secouant la tête, avec simplicité.
Pas même les filles, et je ne vous raconte pas de mensonge. Il n'y avait personne qui prenne garde à moi là-bas, sauf seulement les bêtes muettes des champs.

Pegeen, désappointée.
Et moi qui pensais que vous aviez dû vivre à la manière d'un roi de Norvège ou du monde oriental.

Christy, riant piteusement.
à la manière d'un roi, moi ! Moi qui étais toujours à suer sang et eau, bêchant et bûchant de l'aube jusqu'au soir, sans une joie en vue, sans m'amuser, sauf quand je me retrouvais dehors dans la nuit obscure pour braconner des lapins sur les collines.

Pegeen
Serait-ce cela que vous appelez vous amuser, vraiment, être dehors dans le noir seul avec vous-même ?

Christy
C'est ce que je faisais, Dieu m'assiste, et j'étais aussi heureux que le soleil de la Saint-Martin, à regarder passer la lumière du Nord ou les bandes de brouillard. Alors, quand j'en avais mon content, je dévalais la grand-route, et avant de passer le tas de fumier, je l'entendais, lui qui ronflait – un fort ronflement farouche, qu'il faisait tout le temps quand il dormait, lui qui était tout le temps en colère quand il était réveillé, à maudire et damner et jurer ses grands dieux.

Pegeen
Providence et Miséricorde, faites-nous grâce !

Christy
C'est ce que vous auriez sûrement dit à le voir, lui, après des semaines de boisson qui se levait dans la rouge aurore, avant peut-être, et qui s'en allait dans la cour aussi nu qu'un frêne dans la lune de mai, et qui lançait des mottes de terre au visage des étoiles jusqu'à porter la crainte de la mort chez les gorets et les truies qui grognent.

Pegeen
Moi-même, je serais près d'être effrayée par cet homme-là, ma foi. Et dans la maison, il n'y avait personne que vous tous les deux tout seuls ?

Christy
Diablement personne, quoiqu'il eût des fils et des filles errant de par les grands états et territoires du monde, et pas un d'entre eux jusqu'à ce jour qui ne dise ses sept malédictions contre lui.

Pegeen, hochant la tête.
Eh bien ! vous deviez être une bizarre bande. je n'ai jamais maudit mon père comme ça, quoique j'aie vingt ans d'âge et plus.

Christy
Mais vous auriez maudit le mien, je vous le dis, un homme qui ne laissait la paix à personne, sauf quand il en avait pris pour deux ou trois mois, (déprimé), tant elle était amère la vie qu'il me faisait, jusque j'y mette fin un mardi et lui partage le crâne.

Pegeen, mettant la main sur son épaule.
Eh bien! vous aurez la paix dans cette maison, Christy Mahon, et personne pour vous déranger, et il est grand temps qu'un beau garçon comme vous ait sa part des biens de la terre.

Christy
Il est temps assurément, moi qui suis un garçon convenable avec en moi une grande force et la bravoure de ... On entend frapper… Christy, s'accrochant à Pegeen. Mon Dieu! il est tard pour frapper, et depuis un moment j'ai la terreur des gendarmes et des morts qui marchent. Nouveau coup à la porte.

Pegeen
Qui est là ?

La Veuve Quin, à l'extérieur.
Moi.

Pegeen
Qui, moi ?

La Veuve Quin
La Veuve Quin.

Pegeen, se levant brusquement et lui donnant le pain et le lait.
Allez vite continuer votre d”ner, et faites semblant d'être ensommeillé, car si elle voyait que vous êtes un tel champion de la parole, elle jacasserait à perte de vue jusqu'au lever du jour. Il prend le pain et s'assied timidement en tournant le dos à la porte. (Pegeen, ouvrant la porte avec humeur). Qu'est-ce qui te prend, qu'est-ce que tu veux à cette heure de la nuit ?

La Veuve Quin, faisant un pas à l'intérieur et jetant un coup d'œil à Christy.
Je viens de rencontrer Shawn Keogh et le Père Reilly en bas, qui m'ont parlé de ta trouvaille d'homme, et ils ont peur qu'à l'heure qu'il est tu ne l'aies peut-être sur les bras, gueulant et gigotant d'avoir trop bu.

Pegeen, montrant Christy.
Regarde voir s'il gueule, quand le voilà tout de son long, assoupi par son dîner et son bol de lait. Redescends donc le dire au Père Reilly et à Shawn Keogh.

La Veuve Quin, s'avançant.
Je ne vais pas les revoir, puisqu'ils m'ont dit d'emmener ce jeune homme au large et de le loger chez moi.

Pegeen, stupide d'étonnement.
Cette nuit même ?

La Veuve Quin, traversant.
Cette nuit. "ça n'est pas dans l'ordre", dit le petit curé, "d'avoir quelqu'un comme ça à loger chez une orpheline". (à Christy) Dieu vous garde, Monsieur !

Christy, timidement.
La grâce de Dieu sur vous.

La Veuve Quin, le regardant avec une curiosité plutôt étonnée.
Eh bien ! n'êtes-vous pas un souriant petit gars ! Il a dû falloir de grands et d'amers tourments pour échauffer vos esprits jusqu'à l'acte de sang. Christy, hésitant. Il a fallu, peut-être.

La Veuve Quin
C'est plus que "peut-être", ce que je dis et ça m'adoucit le cœur de vous voir assis si simple, tasse et gâteau en main, vous qui êtes quand même plus fait pour dire votre catéchisme que pour tuer votre papa.

Pegeen, au comptoir, lavant des verres.
Autant de parlottes quand quiconque pourrait voir qu'il est fait pour tenir tête haute à toutes les merveilles du monde. Passe ton chemin, car je ne veux pas le voir tourmenter, vu qu'il est tout démoli de voyager depuis mardi huit jours.

La Veuve Quin, pacifiquement.
Nous allons nous en aller, c'est sûr, dès le dîner fini, et vous découvrirez que nous ferons une grande compagnie, jeune homme, quand c'est des gens comme vous et moi que les poètes d'un penny s'en vont chantant par les foires d'août.

Christy, en toute innocence.
Vous avez tué votre père ?

Pegeen, avec condescendance.
Jamais de la vie. C'est son homme qu'elle a frappé avec une vieille pioche, et le poison de la rouille lui a pourri le sang à ne pas s'en remettre et à en mourir ensuite. C'était une minable manière de meurtre et peu de gloire de gagnée auprès des garçons. Elle passe à la gauche de Christy.

La Veuve Quin, avec bonne humeur.
Peu de gloire, mais tout le monde le sait peut-être qu'une veuve qui a enterré ses enfants et démoli son homme est compagne plus sage pour un jeune homme qu'une fille comme toi qui s'en irait courir cul par-dessus tête après le premier homme à lui faire un clin d'œil sur la route.

Pegeen, éclatant d'une rage sauvage.
Ah ! tu dis ça, Veuve Quin, toi qui suffoques encore de ta frénésie à franchir la colline pour venir voir sa mine.

La Veuve Quin, avec un rire moqueur.
Moi, peut-être ! Eh bien ! le Père Reilly a du flair de vous séparer maintenant. (Elle force Christy à se mettre debout). Il y a grande tentation avec un homme qui a tué son papa, et nous ferions mieux de partir, jeune homme ; alors debout et en route.

Pegeen, prenant le bras de Christy.
Il ne bougera pas. Il est plongeur dans cette place et je ne permettrai pas qu'on le vole et qu'on le kidnappe pendant que le maître est absent.

La Veuve Quin
Ce serait un plongeur bien fou qui logerait dans le café où il travaille de jour, aussi vous devez venir, jeune homme, jusque vous voyiez ma petite maisonnette à une perche d'ici sur la colline en montant.

Pegeen
Attendez le matin, Christy Mahon, attendez que vos yeux tombent sur son chaume troué, où il pousse plus à paître pour son bouc que dans son carré de champ, et sans même un vagabond, oui, pour garder seulement sa maison en ordre.

La Veuve Quin
Quand vous me verrez me débrouiller dans mes petits jardins, Christy Mahon, vous jugerez que le Seigneur Dieu m'a faite pour vivre seule, et que je n'ai pas ma rivale pour chaumer ou faucher ou tondre un mouton.

Pegeen, avec un bruyant mépris.
C'est vrai que le Seigneur Dieu t'a faite pour te débrouiller ! Le monde ne sait-il pas que tu as nourri un agneau noir à la mamelle. Le monde ne sait-il pas que tu fus aperçue faisant la barbe rousse à un loup-de-mer pour une pièce de trois pennies et une chique de tabac vert à tordre les entrailles ?

La Veuve Quin, avec amusement.
Vous l'entendez maintenant, jeune homme ? Vous entendez comme elle vous semoncera vous-même dès que huit jours seront passés ?

Pegeen, à Christy.
Laissez-la dire. Dites-lui de regagner sa souille et de ne plus nous bassiner ici.

La Veuve Quin
Je m'en vais ; mais il vient avec moi.

Pegeen, le secouant.
Vous êtes muet, jeune homme?

Christy, timidement à la Veuve Quin.
Dieu vous rende prospère ; mais je suis plongeur dans cette place, et c'est ici que j'aime mieux rester.

Pegeen, triomphante.
à présent tu l'as entendu, alors sors d'ici.

La Veuve Quin, jetant un regard circulaire dans la pièce.
C'est bien solitaire à cette heure pour repasser la colline, et s'il ne veut pas faire route avec moi, je devrais peut-être bien rester cette nuit avec vous autres. Laisse-moi m'étendre sur le banc, Pegeen Mike, quant à lui, il peut coucher près du foyer.

Pegeen, sèchement et durement.
C'est non, ma foi. Quitte la place ou c'est moi qui te chasse.

La Veuve Quin, ramenant son châle sur elle.
Eh bien ! c'est une terreur d'avoir la vingtaine ! (A Christy). Dieu vous bénisse à présent, jeune homme, et restez sur vos gardes, sinon c'est un beau tourment qui vous guette ici si vous êtes parti pour faire la cour à une fille comme ça, qui n'attend qu'une chose comme ils m'ont dit de vous dire : un parchemin en peau de mouton pour ses épousailles avec Shawn Keogh de Killakeen. Elle sort.

Christy, allant à Pegeen au moment où elle tire le verrou.
Qu'est-ce qu'elle vient de dire ?

Pegeen
Mensonges et fariboles, inutile d'y faire attention. Eh bien ! ce Shawn Keogh, n'est-ce pas un impudent de me faire surveiller ? Attendez que je lui mette la main dessus. Qu'il attende, je vous le dis.

Christy
Alors vous ne l'épousez pas du tout ?

Pegeen
Je ne l'épouserais pas quand un évêque viendrait à pied pour nous unir ici.

Christy
Que le Dieu de gloire en soit remercié !

Pegeen
A présent, voici votre lit. je vous ai mis une couverture, je viens de la coudre depuis peu de mes deux mains, et le mieux serait de vous allonger maintenant pour dormir, et que Dieu vous donne bon repos.

Christy, tandis qu'elle entre dans la pièce intérieure.
Puissent Dieu et Marie et Saint-Patrick vous bénir et vous rendre vos paroles de bonté ! (Elle ferme la porte derrière elle. Il arrange lentement son lit, tâtant la couverture avec une immense satisfaction). Eh bien ! c'est un lit propre et doux avec ça, et c'est une grande chance et une grande compagnie que je me suis gagnées là à la fin des fins – deux belles femmes qui se battent pour quelqu'un comme moi –jusque je me demande cette nuit si je n'étais pas un fieffé fou de ne pas tuer mon père il y a bien des années.

JE T'AIME de Ghérasim Luca


Yves


Je t'aime
et même si en t'aimant
je te nomme
ton nom n'est qu'un aimant
qui me hante ou tout comme

Mais tu sais ce que c'est que
d'énoncer le mot aimer
c'est crier qu'on se tait

Hurler en sourd muet
l'Amour

Je t'aime et pourtant
je te nomme : émeute
ombre hors du temps

Tu sais ce que c'est
que d'énoncer ce qu'on est
c'est crier
c'est hurler qu'on se tait ou pas

Hurler en sourd muet
l'Amour chuchoté

c'est que je t'aime

PRENDRE CORPS de Ghérasim Luca

Alfredo, Anita, Emilie, Martine et Yves

Je te flore
tu me faune

Je te peau
je te porte
et te fenêtre
tu m'os
tu m'océan
tu m'audace
tu me météorite

je te clef d'or
je t'extraordinaire
tu me paroxysme

Tu me paroxysme
et me paradoxe
je te clavecin
tu me silencieusement
tu me miroir
je te montre

Tu me mirage
tu m'oasis
tu m'oiseau
tu m'insecte
tu me cataracte

Je te lune
tu me nuage
tu me marée haute
Je te transparente
tu me pénombre
tu me translucide
tu me château vide
et me labyrinthe
Tu me paralaxe
et me parabole
tu me debout
et couché
tu m'oblique

Je t'équinoxe
je te poète
tu me danse
je te particulier
tu me perpendiculaire
et soupente

Tu me visible
tu me silhouette
tu m'infiniment
tu m'indivisible
tu m'ironie

Je te fragile
je t'ardente
je te phonétiquement
tu me hiéroglyphe

Tu m'espace
tu me cascade
je te cascade
à mon tour mais toi

tu me fluide

tu m'étoile filante

tu me volcanique

nous nous pulvérisable

Nous nous scandaleusement
jour et nuit
nous nous aujourd'hui même
tu me tangente
Je te concentrique

Tu me soluble
tu m'insoluble
tu m'asphyxiant
et me libératrice
tu me pulsatrice

Tu me vertige
tu m'extase
tu me passionnément
tu m'absolu
je t'absente
tu m'absurde