Alfredo
Nous voici encore seuls. Tout cela est si lent,
Martine
si lourd,
Nicolas
si triste…
Alfredo
Bientôt je serai vieux. Et ce sera enfin fini. Il est venu tant de monde dans ma chambre.
Martine et Nicolas
Ils ont dit des choses.
Alfredo
Ils ne m’ont pas dit grand’chose. Ils sont partis. Ils sont devenus vieux, misérables et lents chacun dans un coin du monde.
Martine
Hier à huit heures Madame Bérenge, la concierge, est morte.
Nicolas
Une grande tempête s’élève de la nuit. Tout en haut, où nous sommes, la maison tremble.
Martine
C’était une douce et gentille et fidèle amie. Demain on l’enterre rue des Saules.
Elle était vraiment vieille, tout au bout de la vieillesse.
Alfredo
Je lui ai dit dès le premier jour quand elle a toussé : "Ne vous allongez pas surtout !… Restez assise dans votre lit !" je me méfiais. Et puis voilà… Et puis tant pis…
Je n’ai pas toujours pratiqué la médecine, cette merde. Je vais leur écrire qu’elle est morte Madame Bérenge à ceux qui m’ont connu, qui l’ont connue. Où sont-ils ?…
Nicolas
Je voudrais que la tempête fasse encore bien plus de boucan, que les toits s’écroulent, que le printemps ne revienne plus, que notre maison disparaisse.
Martine
Elle savait Madame Bérenge que tous les chagrins viennent dans les lettres.
Alfredo
Je ne sais plus à qui écrire.
Martine
Tous ces gens sont loin… Ils ont changé d’âme pour mieux trahir, mieux oublier, parler toujours d’autre chose…
Tout le chagrin des lettres, depuis vingt ans bientôt s’est arrêté chez elle. Il est là dans l’odeur de la mort récente, l’incroyable aigre goût… Il vient d’éclore… Il est là… Il rôde… Il nous connaît, nous le connaissons à présent. Il ne s’en ira plus jamais.
Nicolas
Il faut éteindre le feu dans la loge.
Alfredo
À qui vais-je écrire ? Je n’ai plus personne. Plus un être pour recueillir doucement l’esprit gentil des morts… pour parler après ça plus doucement aux choses… Courage pour soi tout seul.
Sur la fin ma vieille bignolle elle ne pouvait plus rien dire, elle étouffait. Elle me retenait par la main. Le facteur est entré, il l’a vu mourir. Un petit hoquet, c’est tout.
Bien des gens sont venus chez elle autrefois pour me demander. Ils sont repartis loin, très loin dans l’oubli, se chercher une âme. Je pourrais moi dire toute ma haine. Je sais. Je le ferai plus tard s’ils ne reviennent pas. J’aime mieux raconter des histoires. J’en raconterai de telles qu’ils reviendront, exprès, pour me tuer, des quatre coins du monde. Alors ce sera fini et je serai bien content.
À la clinique où je fonctionne, on m’a déjà fait mille réflexions désagréables pour les histoires que je raconte… Mon cousin Gustin Sabayot, à cet égard il est formel : je devrais bien changer mon genre. Il est médecin lui aussi, mais de l’autre côté de la Seine.
Nicolas
Enfin avant-hier j’étais décidé d’aller le voir, le Gustin, chez lui. Il faisait pas joli comme temps. Tout de même je m’élance. je me dis je vais prendre l’autobus. je cours finir ma séance. je me défile par le couloir des pansements. Une gonzesse me repère et m’accroche. Elle a un accent qui traînaille, comme le mien. C’est la fatigue. En plus ça racle, ça c’est l’alcool. Maintenant elle pleurniche, elle veut m’entraîner.
Alfredo
"Venez Docteur, je vous supplie !… ma petite fille, mon Alice !… C’est rue Rancienne !… c’est à deux pas !…"
Nicolas
Je ne suis pas forcé d’y aller. En principe moi je l’ai finie, ma consultation !… Elle s’obstine… Nous sommes dehors. J’en ai bien marre des égrotants… En voici trente emmerdeurs que je rafistole depuis tantôt… J’en peux plus… Qu’ils toussent ! Qu’ils crachent ! Qu’ils se désossent ! Qu’ils s’envolent avec trente mille gaz dans le croupion !… Je m’en tartine !… Mais la pleureuse elle m’agrafe, elle se pend vachement à mon cou, elle me souffle son désespoir. Il est plein de "rouquin"… Je suis pas de force à lutter. Elle me quittera plus.
Quand on sera dans la rue des Casses qui est longue et sans lampe aucune, peut-être que je vais lui refiler un grand dans les miches… Je suis lâche encore… Je me dégonfle… Et ça recommence, la chansonnette.
Martine
"Ma petite fille !… Je vous en supplie, Docteur !… Ma petite Alice !… Vous la connaissez ?…"
Nicolas
La rue Rancienne. C’est pas si près… Ça me détourne… Je la connais. C’est après les Usines aux câbles… Je l’écoute à travers ma berlue…
Alfredo
"On n’a que 82 francs par semaine… avec deux enfants !…
Martine
Et puis mon mari qui est terrible avec moi !… C’est une honte, mon cher Docteur !…"
Nicolas
Tout ça c’est du mou, je le sais bien. Ça pue le grain pourri, l’haleine des pituites… On est arrivé devant la tôle… Je monte. Je m’asseye enfin… La petite môme porte des lunettes.
Je me pose à côté de son lit. Elle joue quand même un peu encore avec la poupée. Je vais l’amuser à mon tour. Je suis marrant, moi, quand je m’y donne… Elle est pas perdue la gniarde… Elle respire pas très librement… C’est congestif c’est entendu… Je la fais rigoler. Elle s’étouffe. Je rassure la mère. Elle en profite, la vache, alors que je suis paumé dans sa crèche pour me consulter à son tour. C’est à cause des marques des torgnioles, qu’elle a plein les cuisses. Elle retrousse ses jupes, des énormes marbrures et même brûlures profondes. Ça c’est le tisonier. Voilà comme il est son chômeur. Je donne un conseil… J’organise avec une ficelle un petit va-et-vient très drôle pour la moche poupée… Ça monte, ça descend, jusqu’à la poignée de la porte… c’est mieux que de causer.
J’ausculte, y a des râles en abondance. Mais enfin c’est pas si fatal… Je rassure encore. je répète deux fois les mêmes mots. C’est ça qui vous pompe… La môme elle se marre à présent… Elle se remet à suffoquer. Je suis forcé d’interrompre. Elle se cyanose… Y a peut-être un peu de diphtérie ? Faudrait voir… Prélever ?… Demain !…
Le papa rentre. Avec ses 82 francs, on se tape rien que du cidre chez lui, plus de vin du tout.
Alfredo
"Je bois au bol. Ça fait pisser !"
Nicolas
qu’il m’annonce tout de suite. Il boit au goulot. Il me montre… on se congratule qu’elle est pas si mal la mignonne. Moi c’est la poupée qui me passionne… je suis trop fatigué pour m’occuper des adultes et des pronostics. C’est la vraie caille les adultes ! J’en ferai plus un seul avant demain.
Je m’en fous qu’on me trouve pas sérieux. Je bois à la santé encore. Mon intervention est gratuite, absolument supplémentaire. La mère me ramène à ses cuisses. Je donne un suprême avis. Et puis, je descends l’escalier. C’est ingrat les chômeurs d’en-haut. Ils ne me raccompagnent même pas. Je suis sûr qu’ils recommencent à se battre. Je les entends qui gueulent. Qu’il lui fonce donc son tison tout entier dans le trou du cul ! Ça la redressera la salope ! Ça l’apprendra à me déranger !
Gustin Sabayot, sans lui faire de tort, je peux bien répéter quand même qu’il s’arrachait pas les cheveux à propos des diagnostics. Des soirs il simplifiait tout. Il proposait tous ses rayons … Il montait sur l’escabeau devant la colossale armoire aux échantillons. C’était la distribution directe, gratuite et pas solennelle de la pharmacie…
Alfredo
– Vous avez des palpitations ? vous l’Haricot vert ?
Nicolas
– J’en ai pas !…
Alfredo
– Vous avez pas des aigreurs ?… Et des pertes ?…
– Si ! un petit peu… Alors prenez de ça où je pense… dans deux litres d’eau… ça vous fera un bien énorme… Et les jointures ? Elles vous font mal ?… Vous avez pas d’hémoroïdes ? Et à la selle on y va ?… Voilà des suppositoires Pepet !… Des vers aussi ? Avez remarqué ?… Tenez vingt-cinq gouttes miroboles… Au coucher !…
Ah ! s’amuser avec sa mort tout pendant qu’il la fabrique, ça c’est tout l’homme, Ferdinand ! Ils la garderont leur chaude-pisse, leur vérole, tous leurs tubercules. Ils en ont besoin ! Et leur vessie bien baveuse, le rectum en feu, tout ça n’a pas d’importance ! Mais si tu te donnes assez de mal, si tu sais passionner, ils t’attendront pour mourir, c’est ta récompense !
Nicolas
C’est à propos de ma Légende que je voulais lui causer. On avait retrouvé le début sous le lit de Mireille. J’étais bien déçu de la relire. Elle avait pas gagné au temps ma romance. Après des années d’oubli c’est plus qu’une fête démodée l’ouvrage d’imagination… Enfin avec Gustin j’aurais toujours une opinion libre et sincère. Je l’ai mis tout de suite dans l’ambiance.
Gustin que je lui ai fait, comme ça tu n’as pas toujours été aussi connard qu’aujourd’hui, abruti par les circonstances, le métier, la soif, les soumissions les plus funestes… Peux-tu encore, un petit moment, te rétablir en poésie ?… faire un petit bond de cœur et de bite au récit d’une épopée, tragique certes, mais noble, étincelante !… Te crois-tu capable ?…
– Il s’agit, que je l’ai prévenu, de Gwendor le Magnifique, Prince de Christianie… Nous arrivons… Il expire… au moment même où je te causse… Son sang s’échappe par vingt blessures… L’armée de Gwendor vient de subir une abominable défaite… Le Roi Krogold lui-même au cours de la mêlée a repéré Gwendor… Il l’a pourfendu… Il n’est pas fainéant Krogold… Il fait sa justice lui-même… Gwendor a trahi… La mort arrive sur Gwendor et va terminer son boulot… Écoute un peu !
Martine
"Le tumulte du combat s’affaiblit avec les dernières lueurs du jour… Au loin disparaissent les derniers Gardes du Roi Krogold… Dans l’ombre montent les râles de l’immense agonie d’une armée… Victorieux et vaincus rendent leurs âmes comme ils peuvent… Le silence étouffe tour à tour cris et râles, de plus en plus faibles, de plus en plus rares…
"Ecrasé sous un monceau de partisans, Gwendor le Magnifique perd encore du sang… À l’aube la mort est devant lui.
Alfredo
– As-tu compris Gwendor ?
Martine
– J’ai compris, ô Mort ! J’ai compris dès le début de cette journée… J’ai senti dans mon cœur, dans mon bras aussi, dans les yeux de mes amis, dans le pas même de mon cheval, un charme triste et lent qui tenait du sommeil… Mon étoile s’éteignait entre tes mains glacées… Tout se mit à fuir ! Ô Mort ! Grands remords ! Ma honte est immense !… Regarde ces pauvres corps !… Une éternité de silence ne peut l’adoucir !…
Alfredo
– Il n’est point de douceur en ce monde Gwendor ! rien que de légende ! Tous les royaumes finissent dans un rêve !…
Martine
– Ô Mort ! Rends-moi un peu de temps… un jour ou deux ! Je veux savoir qui m’a trahi…
Alfredo
– Tout trahit Gwendor… Les passions n’appartiennent à personne, l’amour, surtout, n’est que fleur de vie dans le jardin de la jeunesse.
Et la mort tout doucement saisit le prince… Il ne se défend plus… Son poids s’est échappé… Et puis un beau rêve reprend son âme… Le rêve qu’il faisait souvent quand il était petit, dans son berceau de fourrure, dans la chambre des Héritiers, près de sa nourrice la morave, dans le château du Roi René…"
Martine
– C’est pas beau ?
Nicolas
Pour bien enchaîner ma Légende, j’aurais pu me documenter auprès de personnes délicates…
Martine
Je vais toujours vous décrire le château du Roi Krogold : "Un formidable monstre au cœur de la forêt, masse tapie, écrasante, taillée dans la roche… pétrie de sentine, crédences bourrelées de frises et de redans… d’autres donjons… Du lointain, de la mer là-bas… les cimes de la forêt ondulent et viennent battrejusqu’aux premières murailles… Le guetteur auquel la peur d’être pendu fait écarquiller les yeux… Plus haut… Tout en haut, au sommet de Morehande, la Tour du Trésor, l’Étendard claque dans la bourrasque… Il porte les armes royales. Un serpent tranché, saignant au ras du cou !
Nicolas
Malheur aux traîtres !
Alfredo
Gwendor expie !…
Alfredo
Vers cette époque y a eu la crise, j’ai bien failli être dégommé du dispensaire. À cause des ragots encore. C’est par Lucie Keriben qu’était établie modiste, boulevard Moncontour, que j’ai été averti. Elle voyait des quantités de gens. On ragotait beaucoup chez elle. Elle m’a rapporté des cancans bien moches. Poissonneux à ce degré-là, ce pouvait être que la Mireille… Je me suis pas trompé… Pures calomnies bien entendu. Ça parlait seulement que j’avais arrangé des partouzes avec des clientes du quartier. Des horreurs en somme… Lucie Keriben en douce, elle était assez satisfaite que je me mouille un peu… Elle était jalouse.
J’attends donc la Mireille qu’elle rentre, je me planque dans l’Impasse Viviane, elle devait passer là fatalement. Je touchais pas encore assez de flouze pour aller faire l’écrivain… Je pouvais en reprendre dans la mistoufle, je me sentais pas bon. Je la vois venir… elle passe devant, je lui carre un tel envoi dans le pot qu’elle en a sauté du trottoir. Elle m’a compris séance tenante mais ça l’a pas fait causer. Elle attendait de revoir sa tante. Elle voulait pas avouer la carne. Rien du tout.
Cette façon de répandre des bobards, c’était dans le
but que je m’inquiète… Je me dépêchais le lendemain alors de leur donner satisfaction. La brutalité servait pas. Surtout avec Mireille, ça la rendait plus vache encore. Elle voulait se marier. Avec moi ou n’importe qui. Elle en avait marre des usines. À seize ans elle en avait déjà fait sept dans la banlieue Ouest.
Martine
"C’est fini !"
Alfredo
Aux "Happy Suce", aux bonbons anglais, elle avait surpris le Directeur bien en train de se faire pomper par un apprenti. Ah ! la bonne usine ! Pendant six mois elle a balancé tous les rats crevés dans la grande cuve aux pralines.
Le Capital et ses lois, elle les avait compris, Mireille… Qu’elle avait pas encore ses règles. Au camp des Pupilles à Marty-sur-Oise on y trouvait de la branlette, du bon air et des beaux discours. Elle s’était bien développée. Le jour annuel des Fédérés, elle faisait honneur au Patronage, c’est elle qui brandissait Lénine, tout en haut d’une gaule, de la Courtine au Père Lachaise. Les bourriques en revenaient pas tellement qu’elle était crâneuse ! Mais alors des molletons splendides, elle levait le boulevard derrière à bander l’Internationale !
Les petits marles, du Musette qu’elle fréquentait, ils se rendaient pas compte de ce qu’ils avaient dans la main. Mineure, elle se méfiait des "mœurs". Elle passait pour l’instant derrière Robert, Gégène et Gaston. Mails ils se préparaient ces petits des véritables malheurs. Elle les ferait tomber.
De la Vitruve et de sa nièce je pouvais m’attendre à bien des choses, la vieille surtout en savait trop pour ne pas s’en servir un jour.
Je l’atténuais par du pognon, mais la môme voulait davantage, elle voulait tout. Si je l’abordais à la tendresse, ça lui paraissait bien douteux. Je vais l’emmener au Bois que je me dis. Elle me garde des rancunes. Ce qu’il faut c’est que je l’intéresse. Au Bois j’avais mes intentions, je lui raconterais une belle histoire, je flatterais sa vanité.
"Demande à ta tante que je lui fais… Tu seras rentrée avant minuit… Attends-moi au café Byzance !"
Nous voilà partis tous les deux.
À partir de la Porte Dauphine elle se sentait déjà plus contente. Elle aimait bien les beaux quartiers. À l’Hôtel Méridien, son horreur c’était les punaises. Quand elle se trouvait dans un petit giron, et qu’il fallait qu’elle ôte sa chemise, les marques alors lui faisaient honte. Ils savaient tous que c’en étaient des cloques de punaises… Ils connaissaient tous les liquides et les désinfectants qu’on brûle… Son rêve à Mireille c’était une crèche sans totos… Si elle s’était barrée maintenant sa tante l’aurais fait repoisser. Elle comptait sur elle pour la croûte mais je lui connaissais une petite marle qui prétendait bien aussi, le Bébert du Val-de-Grâce. Il a fini dans la "coco". Il lisait le "Voyage" celui-là…
Comme on approchait de la Cascade, j’ai commencé les confidences…
"Je sais que t’as un employé des Postes qui prend le martinet comme pas un…"
Elle était trop heureuse alors de faire des chichis, des confesses. Elle me raconta tout. Mais en arrivant au Catelan elle osait plus s’avancer, le noir lui faisait peur. Elle croyait que je l’entraînais pour la corriger dans les bois. Elle me tâtait dans le fond de la poche pour se rendre compte si j’avais pas pris un pétard. J’avais rien. Elle me tâtait la queue. À cause des autos qui passent je lui propose d’aller dans l’Île qu’on serait mieux pour se causer. Elle était garce, elle jouissait très difficilement et le danger ça la fascinait.
– Mireille ! que je lui fais, une fois comme ça installés. Je sais que t’es forte en mensonges… la vérité ça ne te gêne pas…
Martine
– Moi, si je répétais seulement le quart de ce que j’entends !…
Alfredo
– Ça va !… Je suis plein d’indulgence pour toi et de faiblesse même… C’est pas à cause de ton corps… ni de ton visage avec ton nez… C’est ton imagination qui me retient à toi… Je suis voyeur ! Tu me raconteras des saloperies… Moi je ferais part d’une belle légende… Si tu veux on signera ensemble ?… fifty-fifty ? tu y gagneras !…"
Elle aimait ça parler des sous… Je lui ai raconté tout le boulot… Je lui ai garanti qu’il y aurait partout des princesses,
Martine
et des vrais velours à la traîne…
Alfredo
des broderies à pleines doublures…
Martine
des fourrures et des bijoux…
Alfredo
Comme on en a pas idée… On s’est parfaitement entendu pour toutes les choses du décor et même des costumes. Et puis voilà finalement comme notre histoire s’emmanchait :
Nicolas
Nous somme à Bredonnes
Martine
en Vendée…
Nicolas
C’est le moment des Tournois…
Martine
La ville s’apprête à recevoir…
Nicolas
Voici les galants parés…
Martine
Voici les lutteurs à poil…
Nicolas
les baladins…
Martine
Leur chariot passe…… fend la foule…
Nicolas
Voici les crêpes en train de frire…
Martine
Un brelan de chevaliers tout bardés d’armures damasquaninées…
Nicolas
ils arrivent tous de fort loin…
Martine
du Midi…
Nicolas
du Nord…
Martine
se lancent de vaillants défis…
Nicolas
Voici Thibaud le Méchant, trouvère, il parvient au petit jour juste à la porte de la ville, par le sentier du halage. il est fourbu… Il vient chercher à Bredonnes asile et couvert… Il vient relancer Joad le fils sournois du Procureur. Il vient lui rappeler la vilaine histoire, l’assassinat d’un archer à Paris près du Pont au Change quand ils étaient étudiants…
Thibaud se rapproche… Au lac Sainte Geneviève il refuse net son décime… Il se peigne avec le passeur… Les archers accourent… le terrassent, l’entraînent… Le voici pieds et poings liés, écumant, en loques, traîné devant le Procureur. il se débat, forcené, lui hurle la vilaine histoire…
Alfredo
Mireille le ton lui plaisait, elle voulait qu’on en rajoute. Ça faisait longtemps qu’on ne s’était pas si bien compris. Enfin il a fallu rentrer.
Dans les allées de Bagatelle il ne traînait plus que quelques couples. Mireille était consolée. Elle a voulu qu’on les surprenne… On a quitté ma belle Légende pour discuter avec rage si le grand désir des dames, c’est pas de s’emmancher entre elles… Mireille par exemple si elle aimerait pas bourrer un peu les copines ?… les enculer au besoin ?… surtout les petites délicates, les véritables gazelles ?… Mireille qu’est balancée en athlète des hanches… du bassin…
Martine
– Y a les godes ! Mais c’est bien pour ça qu’on nous regarde !
Alfredo
De si près quand elles se régalent ! Pour voir si ça leur pousserait pas !… Qu’elles se déchirent ! Qu’elles s’arrachent tout les salopes ! Que ça saigne autour et partout ! Que ça leur sort toute leur vacherie !…
Elle comprenait toute la féerie Mireille, ma mignonne ! Elle en profitait tant qu’elle pouvait de mon cinéma… D’un coup je la préviens : "Si tu répètes à Rancy… je te ferai manger tes chaussures !…" Et je la saisis sous le bec de gaz… Elle prend déjà l’air victorieux. Je sens qu’elle va débloquer partout que je me conduis comme un vampire !… Au Bois de Boulogne ! Alors la colère me suffoque… Penser qu’encore une fois je suis fleur ! Je lui refile une mornifle tassée… Elle ricane. Elle me défie. Des taillis, des petits bosquets, de partout les gens surgissent pour nous admirer, par deux, par quatre, en vraies cohortes. ils tiennent tous leur panier en mains, les dames retroussées derrière et devant. Des osées, des pas sérieuses, des plus prudentes…
Martine et Nicolas
"Vas-y Ferdinand !"
Alfredo
qu’ils m’encouragent tous. C’est une énorme rumeur… Ça monte des bois.
Martine et Nicolas
"Dérouille-la bien ta gamine ! Il va lui en sortir une !"
Alfredo
Forcément ça me rendait brutal de les entendre me stimuler.
Mireille s’est mise à cavaler en poussant des glapissements. Alors moi je la course et je me décarcasse. Je lui balance des vaches coups de tatane à travers les fesses. Ça sonne mat et lourd. Des débauchés du Ranelagh y en avait encore des centaines qui affluaient, devant ils se groupaient par biroutes, ils poulopaient loin par derrière… C’était envahi les pelouses, des milliers à travers l’avenue. Il en arrivait tout le temps d’autres du fond de la nuit… Toutes les robes étaient en lambeaux… nichons branlants, arrachés… petits garçons sans culottes… Ils se renversaient, piétinaient, se faisaient rejaillir à la volée… Il en restait pendus aux arbres… après les chaises des morceaux… Une vioque, une Anglaise, d’une petite automobile sortait la tête à se démancher, elle me gênait même pour que je travaille… Jamais j’avais vu des yeux si heureux que les siens…
Martine
"Hurray ! Hurray ! Garçon magnifique ! "Hurray ! Tu vas lui crever l’oignon ! Y aura du monde dans les étoiles ! l’éternité va lui sortir ! Vive la Science chrétienne !"
Alfredo
Je me dépêchais encore plus. J’allais plus vite que son auto. Je me donnais entier à ma tâche, je dégoulinais la sueur ! En chargeant je pensais à ma place… Que j’allais sûrement la perdre. J’en refroidissais : "Mireille ! Pitié ! Je t’adore ! Vas-tu m’attendre immondice ? Me croiras-tu ?"
Nicolas, Alfredo et Martine
Arrivée à l’Arc de Triomphe, toute la foule s’est mise en manège. Toute la horde poursuivait Mireille. Y avait déjà plein de morts partout. Les autres s’arrachaient les organes. L’Anglaise coltinait son auto, au-dessus de sa tête, à bout de bras !
Martine
Hurray ! Hurray !
Nicolas
Elle en culbute l’autobus.
Alfredo
Le trafic est intercepté par trois rangs de mobiles au port d’armes.
ensemble
Les honneurs c’est alors pour nous. (Ils saluent)
Alfredo
La robe à Mireille s’envole.
Martine
La vieille Anglaise bondit sur la môme,
Nicolas
lui croche dans les seins,
Alfredo
ça gicle,
Martine
ça fuse,
Nicolas
tout est rouge.
Alfredo
On s’écroule,
Martine
on grouille tous ensemble,
Nicolas
on s’étrangle.
ensemble
C’est une grande furie.
Alfredo
La flamme sous l’Arc monte,
Martine
monte encore,
Nicolas
se coupe,
Martine
traverse les étoiles,
Nicolas
s’éparpille au ciel…
Alfredo
Ça sent partout je jambon fumé…
Martine
"Ferdinand, mon chéri, je t’aime !… C’est entendu, t’es plein d’idée !"
Alfredo
C’est une pluie de flammes qui retombe sur nous,
Martine
on en prend des gros bouts chacun…
Nicolas
On se les enfonce dans la braguette grésillantes,
Alfredo
tourbillonnantes.
Martine
Les dames s’en mettent un bouquet de feu…
ensemble
On s’est endormi les uns dans les autres.
Nicolas
25 000 agents ont déblayé la Concorde. On y tenait plus les uns dans les autres. C’était trop brûlant. Ça fumait. C’était l’enfer.
Noir
On entend de la musique, puis, comme des gammes sur Ré, Fa, Sol#, Mi. La lumière se fait sur Martine allongée sur le praticable en pyjama.
Martine
Ré !… Fa !… Sol dièse !… Mi !… Merde ! Il en finira jamais ! Ça doit être l’élève qui recommence… Quand la fièvre s’étale, la vie devient molle comme un bide de bistrot… On s’enfonce dans un remous de tripes. Ma mère je l'entends qui insiste… Elle raconte son existence à Madame Vitruve… Elle recommence pour qu’elle comprenne combien j’ai été [difficile !…]
Alfredo
[difficile !…] Dépensier !… Insoucieux !… Paresseux !… Que je tenais pas du tout de mon père…
Martine
Lui si [scrupuleux alors…]
Nicolas
[scrupuleux alors…] si laborieux… si méritant… si déveinard…
Martine
qu’est décédé l’autre hiver… Oui… Elle lui raconte pas les assiettes qu’il lui brisait sur le cocon… Non ! Ré, do, mi ! ré bémol… C’est l’élève qui se remet en difficulté… Il escalade les doubles croches… Il passe dans les doigts du maître… Il dérape… Il en sort plus… Il a des dièses pleins les ongles… «Au temps" !
Ma mère raconte pas non plus comment qu’il la trimbalait, Auguste, par les tiffes, à travers l’arrière-boutique. Une toute petite pièce vraiment pour des discussions…
Sur tout ça elle l’ouvre pas… Nous sommes dans la poésie…
Alfredo
Seulement qu’on vivait à l’étroit mais qu’on s’aimait énormément.
Martine
Voilà ce qu’elle raconte. Il me chérissait si fort Papa, il était si sensible en tout, que ma conduite…
Alfredo
les inquiétudes…
Martine
mes périlleuses dispositions, mes avatars abominables ont précipité sa mort…
Nicolas
Par le chagrin évidemment… Que ça s’est porté sur son coeur !…
Martine
Vlan ! Ainsi que se racontent les histoires… Tout ça c’est un peu raisonnable, mais c’est rempli bien plus encore d’un tas d’immondes crasseux mensonges… Les garces elles s’animent tellement fort à se bourrer la caisse toute les deux qu’elles couvrent les bruits du piano… Je peux dégueuler à mon aise.
Vitruve est pas en retard de bobards… elle énumère ses sacrifices… la Mireille c’est sa vie entière !… Je comprends pas tout… Faut que j’aille vomir aux cabinets… En plus sûrement c’est le paludisme… J’en ai rapporté du Congo… Je suis avancé par tous les bouts…
Ma mère est en plein dans ses fiançailles… à Colombes… Quand Auguste faisait du vélo… L’autre pas en reste… se fait reluire ignoblement… sur la façon qu’elle se dévoue pour sauver ma réputation… Ah ! Ah ! Ah !
Je n’en peux plus… (Je ne bouge plus… Je me penche seulement pour vomir de l’autre côté du pageot… Tant qu’à battre la vache campagne j’aime mieux rouler dans des histoires qui sont à moi… Je vois Thibaud le Trouvère… Il a toujours besoin d’argent… Il va tuer le père à Joad… ça fera toujours un père de moins… Je vois des splendides tournois qui se déroulent au plafond… Je vois des lanciers qui s’emmanchent… Je vois le Roi Krogold lui-même… Il arrive du Nord… Il est invité à Bredonnes avec toute sa Cour… Je vois sa fille Wanda, la blonde, l’éblouissante… (Au public) Je me branlerais bien mais je suis trop moite… Joad est amoureux tendu… C’est la vie… ! Il faut que j’y retourne… Je dégueule soudain toute une bile… Je rugis dans les efforts…
Mes vieilles quand même ont entendu… Après m’avoir traité si moche y a reflux dans les expressions… On me remet un peu à la sauce… On dépend de moi pour bien des choses… On reprend soudain les notions… On s’était laissé emporter… C’est moi qui fait rentrer l’oseille…
Alfredo
"Il est brutal… hurluberlu !… Mais il a le cœur sur la main…"
Nicolas
Ça il faut l’admettre. C’est bien entendu.
Martine
Devant y a le terme et la pitance… Il faut pas trop déconner. On se dépêche de se rassurer. Ma mère, c’est pas une ouvrière… Elle se répète, c’est sa prière… C’est une petite commerçante… On a crevé dans notre famille pour l’honneur du petit commerce…
Nicolas
On n’est pas nous des ouvriers ivrognes et pleins de dettes… Ah non ! Pas du tout !… Il faut pas confondre !…
Martine
Trois vies, la mienne, la sienne et puis surtout celle à mon père ont fondu dans les sacrifices… On ne sait même pas ce qu’elles sont devenues… Elles ont payé toutes les dettes… (Elle tousse)
Ma mère, elle pique des colères terribles si seulement je me mets à tousser, parce que mon père c’était un costaud de la caisse, il avait les poumons solides… Je veux plus la voir, elle me crève ! Elle veut que je délire avec elle… Je suis pas bon ! Je ferai un malheur ! Je veux déconner de mon côté… do ! mi ! la ! l’élève est parti… Moi alors j’avais chaud que je me suis traîné à la fenêtre.
Nicolas
"Par le travers de l'Étoile mon beau navire il taille dans l’ombre… chargé de toile jusqu’au trémat… Il pique droit sur l’Hôtel-Dieu… (Musique) La ville entière tient sur le Pont, tranquille… Tous les morts je les reconnais… Je sais même celui qui tient la barre… Le pilote je le tutoye…"
Martine
Il a compris le professeur… il joue en bas l’air qu’il nous faut… "Black Joe"… Pour les croisières… Pour bien prendre le Temps… le Vent… les menteries…
Nicolas
Mon navire souffre et il malmène au-dessus du Parc Monceau… Il est plus lent que l’autre nuit… Il va buter dans les Statues… Voici deux fantômes qui descendent à la Comédie- Française… Trois vagues énormes emportent les arcades Rivoli. La sirène hurle dans mes carreaux…
Martine
Je pousse ma lourde…
Nicolas
Le vent s’engouffre…
Martine
Ma mère radine exorbitée… Elle me semonce… Que je me tiens mal comme toujours !… La Vitruve se précipite !… Assaut de recommandations… Je me révolte… Je les agonise…
Nicolas
Mon beau navire est à la traîne.
Martine
Ces femelles gâchent tout infini…
Nicolas
il bourre en cap, c’est une honte !… Il incline sur bâbord quand même… Y a pas plus gracieux que lui sous voiles… Mon cœur le suit…
Martine
Elles devraient courir, les garces après les rats qui vont saloper la manœuvre !…
Nicolas
Jamais il ne pourra border, tellement ses drisses sont souquées fort !… Il faudrait détendre… Prendre trois rouleaux avant la "la Samaritaine" !
Martine
Je hurle tout ça sur tous les toits… Et puis ma piaule va couler !… Je l’ai payée à la fin ! Tout payé ! sou par sou ! De la garcerie de ma putaine existence !… Je chie dans mon pyjama ! La combinaison trempée… Ça va terriblement mal !
Nicolas
Je vais débloquer sur la Bastille.
Alfredo
"Ah ! si ton père était là !"…
Martine
J’entends ces mots… Je m’embrase ! C’est encore elle ! Je traite mon père comme du pourri !… Je m’époumone ! Y’avait pas un pire dégueulasse dans tout l’univers
Nicolas
"De Dufayel au Capricorne !…"
Martine
D’abord, c’est une vraie stupeur Elle se fige ! Transie qu’elle demeure… Puis elle se ressaisit. Elle me traite plus bas qu’un trou. Je sais plus où je vais me poser. Elle pleure à chaudes larmes. Elle se roule dans le tapis de détresse. Elle se remet à genoux. Elle se redresse. Elle m’attaque au parapluie.
Elle me branle des grands coups de riflard en plein dans la tronche. Le manche lui en pète dans la main. Elle fond en sanglots. La Vitruve se jette entre nous. «Voilà comment elle me juge ! Elle fait trembler toute la crèche… Sa mémoire c’est tout ce qu’il a laissé mon père et des tombereaux d’emmerdements. Ça la possède le Souvenir ! Plus qu’il est mort et plus qu’elle l’aime ! C’est comme une chienne qu’en finit pas… Mais moi je suis pas d’accord ! Même à crever, je me rebiffe ! Je lui répète qu’il était sournois, hypocrite, brutal et dégonflé de partout ! Elle retourne à la bataille. Elle se ferait tuer pour son Auguste. Je vais la dérouiller. Merde !… Je suis pas malarien pour de rire. Elle m’injurie, elle s’emporte, elle respecte pas mon état. Je me baisse alors, je lui retrousse sa jupe, dans sa furie. J’y vois son mollet décharné comme un bâton, pas de viande autour, le bas qui godaille, c’est infect !… J’y ai vu depuis toujours… Je dégueule dessus un grand coup…
Alfredo
– T’es fou Ferdinand !
Nicolas
qu’elle recule… Elle sursaute !… Elle se barre !
Alfredo
T’es fou
Nicolas
qu’elle regueule dans l’escalier.
Martine
Il ne reste rien au monde, que le feu de nous…
Un rouge terrible qui vient me gronder à travers les tempes avec une barre qui remue tout… déchire l’angoisse… Elle me bouffe le fond de la tétère comme une panade tout en feu… avec la barre comme cuiller… Elle me quittera plus jamais…
Alors là j’étais vraiment seul !…
NOIR
(On entend de la musique)
Nicolas
Le matin du certificat, ma mère a fermé sa boutique pour pouvoir mieux m'encourager. Ca se passait à la Communale près de Saint-Germain-l'Auxerrois, dans le préau même. Elle me recommandait en route d'avoir bien confiance en moi-même. Le moment était solennel…
Tout autour du Palais-Royal, elle m'a fait réciter mes Fables et la liste des Départements… À huit heures juste, devant la grille, nous étions là, qu'on nous inscrive. Y avait du soin dans les habits, tous les mômes étaient décrottés, mais énervés au possible, les mères aussi.
Y a eu d'abord la dictée, ensuite des problèmes. C'était pas très difficile, je me souviens, y avait qu'à copier. On faisait, nous, partie des refusés de l'automne, de la session précédente. Pour presque tous c'était tragique… Qui voulaient devenir apprentis… A l'oral, je suis tombé très bien, sur un bonhomme tout corpulent, qu'avait des verrues plein son nez. Il portait une grande lavallière. Il m'a posé deux questions à propos des plantes… Ça je ne savais pas du tout… Il s'est répondu à lui même. J'étais bien confus. Alors il m'a demandé la distance entre le Soleil et la Lune et puis la Terre et l'autre côté… Je n'osais pas trop m'avancer. Il a fallu qu'il me repêche. Sur la question des saisons je savais un petit peu mieux. J'ai marmonné des choses vagues… Vrai il était pas exigeant… Il finissait tout à ma place.
Alors il m'a posé la question sur ce que j'allais faire dans l'avenir si j'avais un certificat ?
– Je vais entrer, que j'ai dit lâchement, dans le commerce.
Alfredo
C'est dur le commerce mon petit !… Vous pourriez peut être encore attendre ?… Peut être encore une autre année ?…
Nicolas
Il devait pas me trouver costaud… Du coup j'ai cru que j'étais collé… Je pensais au retour à la maison, au drame que j'allais déclencher… Je sentais monter un vertige… Je croyais que j'allais défaillir… tellement que je me sentais battre… Je me suis raccroché… Le vieux il m'a vu pâlir…
Alfredo
Mais non mon petit ! rassurez-vous donc ! Tout ça n'a pas d'importance ! Moi je vais vous recevoir ! Vous y entrerez dans la vie ! Puisque vous y tenez tant que ça !
Nicolas
J'ai été me rasseoir sur le banc, à distance, en face du mur !…
J'étais quand même bouleversé. Je me demandais si c'était pas un mensonge commode… Pour se débarrasser. Ma mère était devant l'église sur la petite place, elle attendait les résultats…
C'était pas fini pour tout le monde… Il restait des mômes… Je les voyais les autres à présent. Ils bafouillaient leurs confidences, par dessus le tapis… la Carte de France, les continents…
Depuis qu'il m'avait dit ces mots à propos d'entrer dans la vie, je les regardais les petits compagnons, comme si jamais je les avais vus… L’angoisse d'être reçus les coinçait tous contre la table, ils se tortillaient comme dans un piège.
C'était ça rentrer dans la vie ? Ils essayaient dans l'instant même, de s'arrêter d'être que des mômes… Ils faisaient des efforts de figure, pour déjà prendre des allures d'hommes…
On se ressemblait tous à peu près, comme ça vêtus, en tablier, c'étaient des enfants comme moi, de petits commerçants du centre, des façonniers, des«bazars"… Ils étaient tous assez chétifs… Ils s'écarquillaient les mirettes, ils en haletaient comme des petits clebs, dans l'effort de répondre au vieux…
Les parents le long de la muraille, ils surveillaient la procédure… Ils jetaient des regards vers leurs moutards, des coups de châsse carabinés, des ondes à leur couper la chique.
Les gosses, ils se gouraient à tous coups… Ils se ratatinaient davantage… Le vieux il était inlassable… Il répondait pour tout le monde… C'était la session des crétins… Les mères s'empourpraient à mesure… Elles menaçaient de mille raclées… Ça sentait le massacre dans la piaule… Enfin tous les mômes y ont passé… Il restait plus que le palmarès… C'était le plus beau du miracle ! Tout le monde était reçu finalement ! L'inspecteur d'Académie l'a proclamé sur l'estrade… Il avait un bide à chaîne, une grosse breloque, qui sautillait entre chaque phrase. Il bafouillait un petit peu, il s'est gouré dans tous les noms… Ça n'avait aucune importance…
Il a profité de l'occasion pour prononcer quelques paroles tout à fait aimables… et très cordiales… très encourageantes… Il nous a bien assuré, que si on se conduisait plus tard dans la vie, dans l'existence, d'une façon aussi valeureuse, on pouvait être bien tranquilles, qu'on serait sûrement récompensés.
J'avais pissé dans ma culotte et recaqué énormément, j'avais du mal à me bouger. J'étais pas le seul. Tous les enfants allaient de travers. Mais ma mère a bien senti l'odeur, en même temps qu'elle m'étreignait… J'étais tellement infectieux, qu'il a fallu qu'on se dépêche. On a pas pu dire«au revoir"aux petits copains… Les études étaient terminées… Pour rentrer encore plus vite on a pris un fiacre…
On a fait pourtant courant d'air… C'étaient des drôles de carreaux qui branlaient tout le long du chemin.
Mon père attendait au premier étage, tous feux éteints, les résultats. Il avait rentré tout seul l'étalage, les lustres, tellement qu'il était frémissant…
Martine
– Auguste ! Il est reçu ! … Tu m'entends ?… Il est reçu !… Il a passé facilement !…
Nicolas
Il a rallumé pour me voir… Il m'a accueilli à bras ouverts… Il me regardait affectueusement. II était ému au possible… Toute sa moustache tremblotait…
Alfredo
«Ça c'est bien mon petit ! Tu nous as donné bien du mal !… A présent je te félicite !… Tu vas entrer dans la vie… L'avenir est à toi !… Si tu sais prendre le bon exemple !… Suivre le droit chemin !… Travailler !… Peiner !…"
Nicolas
Je lui ai demandé bien pardon d'avoir été toujours méchant. Je l'ai embrassé de bon cœur… Seulement j'empestais si fort, qu'il s'est mis à renifler …
Alfredo
«Ah ! Comment ?… Ah ! le cochon !… le petit sagouin !… Mais il est tout rempli de merde !… Ah ! Clémence ! Clémence !… Emmène-le là-haut, je t'en prie !… Je vais encore me mettre en colère ! Il est écœurant !…"
Nicolas
Ce fut la fin des effusions…
Martine
– Où ça que vous partez, Ferdinand ?
Nicolas
– Faire une petite commission… jusqu'au boulevard… voir une cliente !
Martine
– Ah ! vous en allez pas comme ça !… Remontez donc un peu en haut !… J'ai juste deux mots à vous dire.
Alfredo
À peine qu'on était entrés, elle referme la lourde, elle boucle tout, en plus elle met les deux loquets… Elle me précède, elle passe dans la chambre… Elle me fait signe aussi de venir… Je me rapproche… Je me demande ce qui arrive… Elle se met à me faire des papouilles… Elle me souffle dans le nez…
Martine
«Ah ! Ah !"
Alfredo
Ça l'émoustille… Je la tripote un peu aussi…
Martine
«Ah ! le petit salopiaud il paraît que tu regardes dans les trous hein ?… Ah ! Dis-moi donc que c'est pas vrai ?…"
Alfredo
D'une seule main comme ça en bas, elle me masse…
Martine
"Je vais le dire à ta maman moi. Oh ! là ! là ! le petit cochon !… Chéri petit cochon !…"
Alfredo
Elle s'en fait grincer les dents… Elle se tortille… Elle m'agrippe en plein… Elle me passe une belle langue, une bise de voyou… Moi j'y vois trente-six chandelles… Elle me force de m'asseoir à côté sur le plume… Elle se renverse… Elle redresse d'un coup toutes ses jupes…
Martine
«Touche ! Touche donc là !"…
Alfredo
Je lui mets la main…
Martine
«Va ! … Va ! gros chouchou !… Vas-y… Appelle-moi Louison ! Ta Louison ! mon petit dégueulasse ! Appelle-moi, dis !"
Alfredo
«Oui, Louison !" que je fais…
Elle se redresse, elle m'embrasse encore. Elle enlève tout…
corsage… corset… liquette… Alors je la vois comme ça toute nue… la chose si volumineuse… ça s'étale partout… C'est trop… Ça me débecte quand même… Elle m'agrafe par les oreilles… elle me force à me courber, à me baisser jusqu'à la nature… Elle me plie fort… elle me met le nez dans un état… C'est éblouissant et ça jute, j'en ai plein mon cou… Elle me fait embrasser… ça d'abord le goût de poisson et puis comme une gueule d'un chien…
Martine
«Vas-y, mon amour !… Vas-y, hardi ! Hardi !…"
Alfredo
C'est elle qui me maltraite, qui me tarabuste… Je glisse moi dans la marmelade… J'ose pas trop renifler… J'ai peur de lui faire du mal… Elle se secoue comme un prunier…
Martine
"Mords un peu, mon chien joli !… Mords dedans ! Va !"
Alfredo
Elle s'en fout des crampes de ruer ! Elle pousse des petits cris-cris… Ça cocotte la merde et l'œuf dans le fond, là où je plonge… Je suis étranglé par mon col… Elle me tire des décombres… Je remonte au jour… J'ai comme un enduit sur les châsses, je suis visqueux jusqu'aux sourcils…
Martine
«Va ! Déshabille-toi ! enlève-moi tout ça ! Que je voye ton beau corps mignon ! Vite ! Vite ! Tu vas voir, mon petit coquin ! T'es donc puceau ? Dis, mon trésor ? Tu vas voir comme je vais bien t'aimer… Oh ! le gros petit dégueulasse… il regardera plus par les trous !…"
Alfredo
Elle se trémoussait tout le bassin en attendant que je m'amène !… Elle remuait tout le plumard en zigzag… C'était une vampire… Je voulais pas tout enlever mes frusques… Je savais que j'avais de la merde au cul et les pieds bien noirs… Je me sentais moi-même… Pour éviter qu'elle insiste, je me suis relancé au plus vite, je faisais l'amoureux, je grimpe, j'étreins, je grogne… Je me mets en branle… Je sentais mon affaire qui voguait tout autour… Je bafouillais dans la mousse… J'avais le gland perdu… J'osais pas y mettre les doigts… Il aurait fallu pourtant… Je lui perdais encore la moustache… Enfin j'ai glissé en plein dedans… Ça s'est fait tout seul… Elle m'écrasait dans ses nichons ! Elle s'amusait au maximum… Comme on étouffait déjà, c'était une fournaise… Elle voulait encore que j'en mette… Elle m'implorait par pitié… Elle me faisait pas grâce d'un seul coup brutal…
Martine
«Enfonce-toi bien mon gros chouchou ! Enfonce, va ! Bien fort ! Hein ! T'en as, dis, une grosse ?… Ah ! Ah ! comme tu me crèves, gros salaud… Crève-moi bien ! Crève-moi ! Tu vas manger ? Dis-moi oui ! Oh ! Oh !… Ah ! tu me détruis bien… Ma petite vache !… Mon grand petit fumier !… C'est bon comme ça ! Dis ?
Alfredo
«Et hop ! Je lui foutais un coup de labour… J'en pouvais plus !… Je renâclais… Elle me sifflait dans la musette… J'en avais plein le blaze, en même temps que ses liches… de l'ail… du roquefort… Elle avait bouffé de la saucisse…
Martine
«Pâme bien, mon petit chou ! Ah ! pâme… On va mourir en même temps !… Dis ! tu pars pas, mon trésor d'amour !… Tu me mets en sang !… Va ! T'occupe pas !…"
Alfredo
Elle se pâmait, elle prenait du gîte… se retournait presque sur moi… Je sentais monter mon copeau… Je me dis au flanc… «Bagarre Mimile…" J'avais beau être dans les pommes… le temps d'un éclair… Je m'arrache… Je fous tout dehors… Il m'en gicle plein le bide… Je veux serrer… Je m'en remplis les mains…
Martine
«Ah ! le petit bandit voyou !… Oh ! le sale crapaud répugnant ! Viens vite ici que je te nettoie…"
Alfredo
Elle repique au truc… Elle me saute dessus… Elle se régale… Elle aime la dureté…
Martine
«Oh ! qu'il est bon ton petit dessert !…"
Alfredo
Elle m'en recherche tout autour des cuisses… Elle fouille dans les plis… elle fignolle… Elle va se faire reluire encore… Elle se cramponne à genoux dans mes jambes, elle se crispe, elle se détend, elle est agile comme un chat avec ses grosses miches. Elle me force à retomber sur elle…
Martine
«Je vais t'embrasser, petit misérable !"…
Alfredo
qu'elle me fait mutine. Elle me fout deux doigts dans l'ouverture. Elle me force, c'est la fête !… La salope en finira pas de la manière qu'elle est remontée !…
Martine
«Oh ! mais il faut que je m'injecte !…"
Alfredo
Ça lui revient d'un coup. D'un saut, la voilà dehors !… Je l'entends qui pisse dans la cuisine… Elle trifouille en-dessous dans l'évier…
Martine
"Attends-moi Loulou !"…
Alfredo
Je demande pas mon reste…
NOIR
(On entend de la musique puis la lumière se fait)
Nicolas
Depuis mon renvoi de chez Berlope, j'ai eu en plus, pour moi tout seul, l'angoisse de jamais me relever… J'en ai connu des misérables, et des chômeurs et des centaines, ici, dans tous les coins du monde, des hommes qu'étaient tout près de la cloche… Ils s'étaient pas bien défendus !
Moi, mon plaisir dans l'existence le seul, à vraiment parler, c'est d'être plus rapide que«les singes"dans la question de la balance… je renifle le coup vache d'avance… Je me gafe à très longue distance… Je le sens le boulot dès qu'il craque… Déjà j'en ai un autre petit qui pousse dans l'autre poche. Le patron c'est tout la charogne, ça pense qu'à vous débrayer… L'effroi du tréfonds, c'est d'être un jour «fleur", sans emploi… J'en ai toujours traîné un moi, un n'importe quel infect affure… J'en becquète un peu comme on se vaccine… Je m'en fous ce qu'il est… Je le baguenaude à travers les rues, montagnes et mouscailles. J'en ai traîné qu'étaient si drôles, qu'ils avaient plus de forme, ni contour ni goût… Ça m'est bien égal… Tout ça n'a pas d'importance. Plus ils me débectent, plus ils me rassurent…
Je les ai en horreur les boulots. Pourquoi que je ferais des différences ?… C'est pas moi qui chanterai les louanges… Je chierais bien dessus si on me laissait… C'est pas autre chose la condition…
Martine
Alors écoute, Ferdinand… J'ai bien pensé à une chose… Toi, puisque tu passes du côté de la République… rentre donc un peu chez Carquois et ramène-moi pour ton père quatorze sous de leur très bon jambon… de la première qualité… tu sais ce que je veux dire ?… Du très frais et presque pas de gras… Tu le regarderas bien avant… Pour nous deux, il nous reste des nouilles, on les fera rebouillir un peu… et puis ramène-moi aussi trois cœurs à la crème en même temps et puis si tu peux te souvenir une laitue pas trop ouverte… ça m'évitera de faire à dîner… Tu te souviendras de ça ? De la bière, nous en avons… Avec ton père et ses furoncles je crois que la salade c'est la meilleure chose pour le sang… Tu prendras avant de partir une pièce de cent sous dans ma bourse sur la cheminée de notre chambre. Compte surtout bien ta monnaie !… Sois bien rentré avant le dîner !… Veux-tu que je t'écrive tout ça ? Par la chaleur je me méfie des œufs pour ton père… Il a de l'entérite… Et puis des fraises aussi d'ailleurs… Moi-même, ça me donne des rougeurs… alors lui avec ses nerfs !… Il vaut mieux faire attention…
Nicolas
J’en savais assez, je pouvais m’en aller.
Martine
«Voilà le temps qui rafraîchit !… Eh bien ! mon Dieu ! c'est pas trop tôt !… Tu vois, Auguste, avec ma jambe je suis certaine qu'il va pleuvoir !… Je ne peux pas me tromper !… C'est toujours la même douleur… Elle me tiraille derrière la fesse… C'est positivement le signe, c'est absolument infaillible … T'entends, Auguste, c'est la pluie !…"
Alfredo
– Ah ! Tais-toi donc quand même un peu ! Laisse-moi travailler ! Bordel ! Tu peux donc pas t'arrêter de bavarder continuellement !
Martine
– Mais j'ai pas parlé, Auguste ! Il est bientôt près de deux heures ! Voyons, mon petit ! et nous ne sommes pas encore couchés !
Alfredo
– Mais je le sais bien ! Bordel de Dieu ! de charogne de trou du cul ! Mais je le sais bien qu'il est deux heures ! Est-ce que c'est ma faute ?… Il sera trois heures ! Nom de Dieu ! Et puis quatre ! Et puis trente-six ! Et puis douze ! Bordel de Tonnerre !… C'est malheureux bordel de merde qu'on vienne me faire chier jour et nuit ?… c'est pas admissible à la fin !… «Vous m'emmerdez tous ! Vous m'entendez ?… C'est compris ! Et toi, sale petite crapule ! Ehontée vadrouille ! Où as-tu encore traîné ? Depuis huit heures du matin ? Hein ? Veux-tu répondre ? Dis-le ? Dis-le, nom de Dieu !…"
Nicolas
Je ne réponds rien d'abord… Ça me revient alors d'un seul coup ce que j'ai fait des commissions … c'est vrai que je rapporte rien ! Ah ! merde ! Quel afur !…
J'y pensais plus au jambonneau !… J'avais déjà tout oublié… Je comprends alors la cadence ! Merde !
Alfredo
«Et l'argent de ta mère ?… Et ses provisions ? … Hein ? Ah ! Ah ! Tu vois Clémence ! … Ton produit !… Tu vois encore ce que tu as fait … Avec ton incurie crétine ! ton imbécile aveuglement… Tu lui donnes des armes à ce voyou-là ! Ta confiance impardonnable !… Ta crédulité idiote !… Tu vas lui remettre de l'argent !… Lui confier ta bourse à lui ?… Donne-lui tout !… Donne-lui la maison !… Pourquoi pas ?… Ah ! Ah ! Je te l'avais pourtant prédit !… Il te chiera dans la main. Ah ! Ah ! Il nous a tout bu ! Il nous a tout englouti !… Il pue l'alcool ! Il est saoul ! Il a attrapé la vérole ! La chaude-pisse ! Il nous ramènera le choléra ! C'est seulement là que tu seras contente !… Ah ! Eh bien tu récolteras les fruits ! Toi-même, tu m'entends ?… Ton fils pourri tu l'as voulu !… Garde-le alors ! Toi toute seule !… Putain de bordel de Bon Dieu de sort !…"
«Tonnerre de bordel de Nom de Dieu ! Mais il est canaille jusqu'au sang ! Il s'arrêtera plus devant rien !… Tu devrais tout de même savoir !… Ne rien lui confier !… Pas un centime ! Pas un sou !… Tu me l'avais juré quinze fois ! vingt fois ! Cent mille fois !… Et quand même il faut que tu recommences ! Ah ! tu l'es incorrigible !" Ah ! Tiens ! si je me retenais pas !…
Nicolas
— Vas-y !… Je sens que ça monte…
Alfredo
— Ah ! petit fumier ! Tu me défies ? Petit maquereau ! Petite ordure ! Regardez cette insolence ! Cette ignominie ! Tu veux notre peau ? Hein ? N'est-ce pas que tu la veux ? Dis-le donc tout de suite !… Petit lâche ! Petite roulure !…
«Bordel de Bon Dieu de saloperie ! Qu'avons-nous fait ma pauvre enfant pour engendrer une telle vermine ? pervertie comme trente-six potences !… Roué ! Canaille ! Fainéant ! Tout ! Il est tout calamité ! Bon à rien ! Qu'à nous piller ! Nous rançonner ! Une infection ! Nous écharper sans merci !…
Voilà toute la reconnaissance ! Pour toute une vie de sacrifices ! Deux existences en pleine angoisse ! Nous les vieux idiots ! les sales truffes toujours ! Nous toujours !… Hein dis-le encore ! dis, cancre à poison ! Dis-le donc ! Dis-le là tout de suite, que tu veux nous faire crever !… Crever de chagrin ! de misère ! que je t'entende au moins avant que tu m'achèves ! Dis, gouape infecte !"
Nicolas
Il revient me souffler dans les narines, des autres injures… toujours des autres… Je sens aussi moi monter les choses… Et puis la chaleur… Je veux plus qu'il cause !… Je vais lui crever toute la gueule… Je le ramponne par terre… Il rugit… Il beugle… Ça va ! Je lui trifouille le gras du cou… J'ai les deux mains prises. Je tire. Je serre. Il râle encore… Il gigote… Je pèse… Il est dégueulasse… Il couaque… Je pilonne dessus… Je l'égorge… Je m'enfonce plein dans la bidoche… C'est moi… C'est la bave… Je tire… J'arrache un grand bout de bacchante… Il me mord, l'ordure !… Je lui trifouille dans les trous… J'ai tout gluant… mes mains dérapent… Il se convulse… Il me glisse des doigts… Il m'agrafe dur autour du cou… Il m'attaque la glotte… Je serre encore. Je lui sonne le cassis sur les dalles… Il se détend… Il redevient tout flasque… Il est flasque en dessous mes jambes… Il me suce le pouce… Il me le suce plus… Merde !
Martine
«Au secours ! Au secours !"…
Nicolas
Voilà les autres ! Ils m'encerclent, ils m'engueulent, ils groument… Ils me filent des menaces, des injures… Le vieux est toujours dans les pommes… Il est resté écroulé… Il a un petit ruisseau de sang qui lui part de sous la tête… J'ai plus la colère du tout… C'est différent…
Les autres vaches, ils me rebousculent, ils me poussent, ils sont les plus forts… Ils sont extrêmement brutaux… Ils me projettent dans l'escalier… Ils écoutent même pas ma mère… Ils me forcent dans la pièce en dessous… Je prends tous les coups, comme ils viennent… Je résiste plus… Il m'en arrive de tout le monde, surtout des coups dans les burnes… Je peux plus rien répondre… Je prends un coup de godasse en plein ventre… Je trébuche… Je me baisse pas… Je reste là, collé au mur… Ils s'en vont… Ils me crachent encore dans la gueule… Ils me referment à clés. C'est horrible…
Je repense à papa… Je dégouline de sueur et de la froide qui reste… J'en avale du nez… J'ai du sang… Il m'a arraché l'enfoiré !… J'ai pas appuyé… Jamais je l'aurais cru si facile, si mou… C'était la surprise… Je suis étonné… C'était facile à serrer… Je pense comment que je suis resté avec les mains prises devant, les doigts… la bave… et qu'il me tétait… Je peux plus m'arrêter de tremblote… Je suis vibré dans toute la barbaque… Serrer voilà ! J'ai la grelotte dans la gueule… Je gémis à force ! je sens maintenant tous les coups, tous les ramponneaux des autres vaches… C'est pas supportable la frayeur !… C'est le trou du cul qui me fait le plus mal… Il arrête plus de tordre et de renfrogner… C'est une crampe atroce.
fin